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La liberté est-elle une maladie tropicale ?

samedi 14 mars 2015

A lire sur le site de la revue Multitudes : http://www.multitudes.net/La-liberte-est-elle-une-maladie/

La propriété d’une substance : il n’y a que des produits libres pas des hommes libres sans produits

Le mot d’ordre « légalisez ! » est peut-être devenu dérisoire, malgré les dégâts de la prohibition. Dérisoire et obsolète parce que la liste des substances classées dans le tableau des stupéfiants fait aujourd’hui sourire ou grincer des dents les usagers de drogues d’une part et les laboratoires pharmaceutiques d’autre part (pour des raisons différentes, bien sûr), qu’il s’agisse des laboratoires des technopoles du bassin industriel de Lyon ou de ceux, clandestins, de la brousse en Colombie ou en Malaisie.

Dernière techno-parade à Paris : les bénévoles de MdM, ASUD, Act-up qui font du testing des pilules de x, ramassent à la fin de la fête les déjà traditionnelles plaquettes de benzos, d’hypnotiques, de barbituriques à nouveau à la mode, etc. Mais aussi des boîtes de médicaments pour le traitement du paludisme ! Il faut aller chercher dans le Vidal pour se rappeler qu’à des doses largement supérieures à celles prescrites dans un cabinet médical à un touriste qui revient un peu mal en point d’un voyage dans les tropiques, ce médicament peut produire des délires d’abord et des hallucinations ensuite. Donc on voit là que ce sont les effets secondaires du médicament, par exemple, qui sont recherchés par des usagers de drogues.

Par quelle étrange alchimie techno-chimio-bio-psycho-sociale ce médicament, même pas un psychotrope, fruit d’études complexes dans un laboratoire, faisant l’objet de cahiers des charges précis, de circuits très contraignants de distribution et de consommation, etc., devient ainsi une drogue à usage plus ou moins récréatif ? Par quel enivrant voyage un malade virtuel devient-il ainsi un usager de drogues, voire un toxicomane plus ou moins averti, susceptible de devenir à nouveau un malade « sauvage » entre les mains des cliniciens ?

Les mêmes organisations ont publié une plaquette d’information où l’on voit des images d’une série de comprimés (neuroleptiques, benzodiazépines, analgésiques, anti-histaminiques, etc.) avec en tête : « Qu’est-ce qu’on nous fait gober » et des explications sur les effets de ces différentes molécules. À Genève, le Programme expérimental de pres¬cription de stupéfiants (PEPs) propose le retour de l’héroïne à un usage médicalisé [[Rappelons que l’héroïne fut créée en 1974 à Londres à partir d’expériences chimiques sur la morphine, elle-même un produit de synthèse de l’opium, Les premiers à commercialiser ce médicament dans des buts sédatifs et déjà comme produit de substitution pour les morphinisés, furent les laboratoires allemands à la fin du siècle. Bayern en vantait ses vertus « énergiques » dans des prospectus publicitaires à côté d’une autre nouvelle née, l’aspirine.. Le shoot est redevenu une injection, la pompe une seringue, la poudre le « traitement ». Et, bien sûr, le camé un patient. Un travail de surveillance éducatif par des infirmiers et des médecins ne cesse de le leur rappeler. Oui au plaisir mais un plaisir malade de son plaisir. D’ailleurs les médecins ne s’y trompent pas : les responsables du programme, soulignent que les raisons de devenir toxicomane sont multiples, mais que la chose la mieux partagée dans le monde des héroïnomanes c’est le plaisir de la rencontre avec la substance. Et ils en tiennent compte : le dosage de l’héroïne, l’établissement de la dose confort comme le dit Gérard Leblond Valliergue, se fait avec les patients.

Au début, la livraison de l’héroïne au centre de Genève se faisait sous haute surveillance policière. Depuis ça s’est calmé. Personne ne semble savoir où se trouvent les cultures de pavot ni le lieu de sa transformation et de production. C’est le Conseil Fédéral qui la fait parvenir aux différents centres de distribution contrôlée. Elle est blanche, pure. Elle est proposée aux patients, toute prête, en solution injectable (alors ceux-ci passent à la salle d’injection, quatre à quatre, sous l’oeil aimable mais attentif des infirmiers du centre) ou encore sous la forme de comprimés. Les patients peuvent opter pour la morphine présentée sous forme de dragées dans certains cas ou encore pour la substitution à la méthadone. Et bien sûr pour des projets de sevrage et pour un travail thérapeutique et de resocialisation.

Après quatre ans de distribution contrôlée, les professionnels du centre ont constaté que certains patients schizophrènes se portent mieux avec l’héroïne qu’avec des neuroleptiques. Ils délirent moins, n’ont plus d’hallucinations, sans compter que les effets secondaires des neuroleptiques sont ainsi évités. Pour d’autres, des syndromes dépressifs s’amoindrissent.

Lorsque je les interroge sur le glissement de la notion de substance stupéfiante vers la notion de psychotrope ils répondent en disant qu’ils ne travaillent pas sur les substances mais sur la dépendance, sur la compulsivité et sur la maladie. Et sur l’absence de liberté du toxicomane. Voire du psychotique. C’est peut-être dans ce sens que Philippe Pignarre propose de considérer l’obéissance dans le dispositif pharmaco-thérapeutique comme ce qui fonde le concept de liberté pour les praticiens qui le mettent en oeuvre. Ceci s’applique en particulier aux psychotropes et à leurs maladies de l’esprit. Un patient est libre lorsqu’il accepte les prescriptions (l’ordonnance) du médecin. Libre de sa maladie en acceptant de devenir un malade, c’est-à-dire en acquérant la conscience de sa maladie (un des éléments principaux du diagnostic de la psychose c’est l’absence de reconnaissance de la maladie par le malade, nous apprennent les manuels de psychiatrie) (Pignarre, 1999). On comprend cette logique. Elle rejoint peut-être celle de Gérard Leblond Valliergue lorsqu’il revendique sa passion pour la dépendance à l’héroïne comme un exercice de liberté : travail périlleux de liberté comme un travail sur la matière (ici la substance illicite) qui fabrique un devenir d’humanité dans l’exploration, ô combien contraignante, dans sa rigueur, d’un devenir drogué. Exercice bien plus inconfortable que celui d’être schizophrène par la grâce du dispositif pharmaco-psychiatrique actuel autour des psychotropes et de la gestion/fabrication des populations de malades. Ces retrouvailles de l’obéissance et de la liberté sont sans doute le vieux rêve de l’État : « Il faut que l’État réalise la distinction du législateur et du sujet dans des conditions formelles telles que la pensée de son côté, puisse penser leur identi¬té. Obéissez toujours, car, plus vous obéirez, plus vous serez maître, puisque vous n’obéirez qu’à la raison pure, c’est-à-dire à vous-même… » (Deleuze et Guattari, 1980, p. 466). On pourrait prolonger cette approche tautologique du sujet : et… plus vous serez vous-même, plus vous serez libres.

Alors pour penser le point de vue possible de l’abstinent nous pouvons évoquer le problème que nous pose la transe par rapport à la notion d’identité. La transe par possession serait exactement à l’opposé de l’énoncé d’identité des sociétés étatiques : « Tout se passe au fond comme si la société communiquait au « fou » (ou comme on voudrait l’appeler) le message suivant : « c’est vrai, tu n’es plus toi-même, et c’est normal. Sois donc toi-même, c’est-à-dire un autre » (Borch-Jakobsen, 1991, p. 194). Non, la liberté n’est pas seulement une maladie tropicale.

Entre les usagers et les substances : le milieu. Monstres, hybrides et autres êtres du milieu. Ou le point de vue de Mètis : nous sommes tous des animaux moléculaires

L’intersection entre les substances et leurs consommations produit une multiplicité de figures d’usagers qui n’acquièrent leur statut pathologique qu’à l’orée du XIXème siècle (Bachmann et Coppel, 1989). Les substances elles-mêmes ont été considérées longtemps comme des remèdes, au pire des poisons. Ce n’est que plus tard qu’elles deviennent des médicaments. Nous nous référons évidemment à l’âge de l’invention des substances psychoactives par l’industrie pharmaceutique. On parlait encore plutôt d’intoxications que de toxicomanies. Ainsi pour la morphine : ses adeptes étaient appelés « morphinisés » et non pas morphinomanes. D’ailleurs il faut attendre la fin du XIXème siècle et surtout la première moitié du XXème pour que des appareillages législatifs instaurent la prohibition et la réglementation strictement médicale dans la production, la distribution et la consommation des substances psychoactives. Rappelons seulement ces moines Franciscains qui emmenaient l’héroïne pour « substituer » les opiomanes Chinois dans les ports où fleurissait le commerce de l’opium monopolisé par les puissances Européennes !

Les médicaments commercialisés librement à partir de la Révolution Industrielle par des laboratoires anglais, allemands, suisses et français, ne verront leur réglementation s’introduire progressivement qu’à mesure que les professions médicales acquièrent une fonction essentielle dans la gestion des populations par les États. La première loi prohibitionniste en France engageant médecine, police et justice dans une même machinerie répressive, concernant le porteur tout autant que le détenteur des drogues date en France de 1922. Il faudra attendre le milieu des années 1950 pour que les appareils de santé publique, de justice et de police fassent de leur usage le problème n°l des États.

Ce n’est qu’à partir de la prohibition transnationale que fleurit la production clandestine et en masse des substances psychoactives, celles dérivant directement des substances végétales (de la feuille de coca, du pavot, du chanvre…) aux substances de synthèse (rappelons que les vertus amphétaminiques de l’ecstasy furent déjà expérimentées chez les poilus des tranchées de la Grande Guerre).

Nous disions multiplicité des figures. Nous ne songeons ici qu’à l’utilisation des substances psychoactives dans l’espace de ce que sont devenus nos pays industrialisés et dans le temps présent de la prohibition transnationale : quoi de commun entre le cracker défoncé des alentours de la place de Stalingrad, le chef d’État cocaïnomane, le psychotique neuroleptisé, le raver amateur d’ecstasy, l’expérimentateur d’hallucinogènes mimant les, voyages chamaniques, les adeptes du Santo Daime brésilien consommateurs d’ayawaska, l’héroïnomane en voie de disparition, les millions de Français consommant d’une façon chronique des antidépresseurs et des tranquillisants…, ces mêmes benzodiazépines qui font l’objet de cocktails détonants dans la rue, autour de ce que l’on appelle aujourd’hui les polytoxicomanies. Sans parler des millions de buveurs d’alcool plus ou moins alcoolisés ou des canabophiles de plus en plus gentils face aux méchants toxicos des drogues « dures ».

Quoi de commun donc : la toxicité des substances ? La dépendance de l’usager ? Les types de réseaux auxquels s’associent les substances, leur circulation, leur consommation, voire leur fabrication ? La personnalité de l’usager qui l’amène à tel ou tel type d’expérience de l’ivresse ? Nous devons nous rendre à l’évidence : ce qu’il y a de commun c’est la décomposition du rapport !entre corps, conscience et perception qu’introduit la substance. Et comment cette reconfiguration interroge aussi ceux qui en restent des observateurs abstinents.

Je sors de la présentation du n°2 d’Alice dans un bar au pied de la butte de Montmartre. J’ai envie de marcher. Je passe devant l’arrêt de bus du 61, rue Ordonner, pas loin du métro Marcadet-Poissonniers. Kamel me fait une accolade effusive : « T’aurais pas du subu ? » me dit-il distraitement en se plaignant de sa douleur aux reins et en lorgnant vers un groupe de rabatteurs qui doivent conduire des clients fidèles vers des modus inaccessibles qui attendent quelque part leurs acheteurs de crack. Absurde, il me connaît.

On s’est rencontré souvent dans les locaux de l’association Espoir Goutte d’Or qui accueille des usagers de drogues, dans le XVIIIème. Je ne suis pas un consommateur de drogues illicites. Il ne songe plus que peut-être je ne fais que consommer des boissons plus ou moins alcoolisées. Plus ou moins, ça dépend des périodes. Que j’en tire quelques agréments. Je « gère » pas mal, comme on dit. Ça dépend des périodes. Que j’ai pris peut-être des psychotropes, bien sûr prescrits par des psychiatres avec des ordonnances comme il faut, dans certains moments troublés de ma vie. Et que je fais de la recherche, lui avais-je déjà expliqué à une autre occasion. Sur les usages des drogues, pas tellement sur les usagers. Sur l’usage des drogues illicites. Lui aussi m’avait-il dit, en souriant finement sans montrer ses gencives édentées. Je suis psychologue, lui avais-je aussi dit. À ce propos il s’était montré plus circonspect.

Retenons au moins ceci de ces paysages : les substances omniprésentes, les réseaux qui les capturent, la multiplication des usages à risque, des sociabilités condamnées à la clandestinité, à la ruse et à une misère épouvantable. Des savoirs et des non-savoirs qui nous affolent. Ces étranges métamorphoses qui nous font penser à des territoires voués aux trajectoires de l’esquive. Disons que les substances sont des objets actifs qui n’ont pas seulement une influence sur celui qui les consomme mais qui catalysent des opérations où se créent les termes des relations en même temps que les relations créent leurs termes. Ce qu’il faut bien appeler le milieu.

Il est dit que les usagers de drogues déploient sans vergogne un art douteux du mensonge et de la dissimulation. Qu’ils font preuve d’une redoutable roublardise dans les institutions qui les accueillent. Que leurs dons pour la manipulation sont le signe soit des prédispositions perverses de leur personnalité soit de la tyrannie de la substance. Il serait peut-être préférable de parler de ruse. Regardons pour un instant les choses ainsi : la ruse était la propriété principale de la mètis des Grecs. Mètis, comme nom propre, désigne une divinité féminine, la fille d’Océan. Elle disparaît en tant que divinité autonome dans le Panthéon, lorsque, première épouse de Zeus, elle est avalée par celui-ci pour préserver, par l’incorporation de ses propriétés, le statut désormais indiscutable de dieu suprême de l’Olympe en mesure de faire face aux ruses des transfor¬mations des autres divinités.

La mètis, comme nom commun, évoque « une forme d’intelligence et de pensée, un mode du connaître ; elle implique un ensemble complexe, mais très cohérent, d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise ; elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës, qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux. » (Détienne et Vernant, 1974, p. 29). Ce terme désigne avant tout une qualité indispensable à la pensée pratique, à

la technique, à des entreprises diverses, pour s’assurer de leur succès : de la pêche à la navigation, de la rhétorique du sophiste à la prudence du politique. Mais toujours à la limite de l’ordonnancement statique et de la gouvernamentalité de la Cité. Car elle s’applique au monde du mouvant, du multiple, de l’ambigu. D’où le mépris de l’auteur de la République pour cette pratique de la multiplicité, toujours en devenir qui s’oppose à une logique de l’identité et à une métaphysique de l’Etre (Détienne et Vernant, 1974).

Chez les humains, donc, la mètis est proche de la métamorphose, de la transformation, toujours attentive à l’instabilité changeante d’un milieu. C’est la frontière entre humain et animalité qui est ainsi rendue poreuse : « [… c’est alors la séparation radicale entre les hommes et les bêtes, entre les êtres raisonnables et les autres, les vivants sans logos, qui risque d’être remise en cause, et d’autant plus profondément que les modèles fondamentaux de la mètis, dans la texture même de leur sémantique, se constituent dans un domaine où l’intelligence des hommes interfère constamment avec celle des animaux terrestres et aquatiques, affrontés dans les activités de la chasse et de la pêche » (Détienne et Vernant, 1974, p 306).

Pourquoi insister sur cette forme d’intelligence indissociable de la polis grecque, refoulée par les philosophes à partir du Vème siècle ? Certes, nous trouvons chez les usagers de drogues une mise au défi de l’organisation policière de l’espace public : des trajectoires imprévisibles, des formes de ruse, de dissimulation, une quête des transformations, des manières de se dissoudre dans un ensemble d’éléments, en dernier terme les molécules qui composent les substances. Mais si nous évoquons cette référence aux espaces instables, et à leurs artefacts, dans

les modèles anciens d’organisation politique, c’est parce qu’ils mettent en faillite le cadre des pouvoirs juridico-politiques de gestion de la normalité : hybride humain-molécule, l’usager de drogues apparaît comme l’écart entre ce qui est humain et ce qui ne l’est plus. En cela, tout comme les monstres, il transgresse doublement les régimes juridiques : les lois des hommes et les lois de la nature (Foucault, 1999). D’une part celles qui établissent ce qui est licite dans les comportements et d’autre part celles qui établissent les écarts entre les régimes séparés de la nature. En un certain sens l’usager de drogues est plus proche des interstices d’une taxinomie du vivant que des troubles d’une nosographie psychiatrique. Il questionne les formes de l’humain dans la cité. À commencer par l’organisation stable du corps des humains et le point de vue inquiétant de ces corps transformés par des molécules.

Eduardo Viveiros de Castro, dans son étude sur le « naturalisme » amérindien (Viveiros de Castro, 1998), expose comment dans la cosmologie juruna la question essentielle qui se pose est celle du point de vue de l’humain. Tout est humain, tous les êtres sont doués d’esprit. Mais tous n’ont pas le même point de vue d’humanité. Est humain ce qui est en mesure d’avoir un point de vue et ce point de vue est dans le corps. Expliquons-nous : c’est que le corps n’est pas un fait mais un effet. Il est ce par quoi une substantialisation de l’âme devient possible à travers la multiplicité « naturelle » des corps, constitutive des rapports entre les êtres. C’est la matérialité immanente de la nature des corps qui donne à l’esprit sa virtualité en rendant possible l’actualisation d’une multiplicité de perspectives.

Dès lors deviennent possibles des formes de passage, des transformations qui passent par une métamorphose des points de vue des corps. L’utilisation des substances n’y est pas étrangère, ni les experts de leur utilisation, les chamans. Mais ni elles ni eux n’ont l’exclusive de ces métamorphoses. Nous ne pouvons pas reprendre ici la description ethnographique et la réflexion épistémologique que contient le « perspectivisme amérindien ». Nous nous contenterons de faire ressortir l’intérêt de cette réflexion dans le rapport entre les usagers de drogues et les non-usagers. En ce sens le corps modifié par la substance sert de catalyseur pour faire émerger le milieu d’une relation entre les usagers et les autres : l’être d’une relation a un statut ontologique distinct des termes d’une relation. Nous pourrions l’appeler l’être du milieu. Nous n’avons plus à choisir ni les termes d’une relation comme ce qui constitue la relation, ni la relation constituant les termes de ce qu’elle met en relation. Les termes de la relation ne précèdent pas la relation mais se constituent en même temps que se constitue la relation. Cela suppose des êtres en devenir. Ceci suppose, comme nous le dit Brian Massumi que « c’est seulement lorsqu’est affirmée l’extériorité de la relation à ses termes que des absurdités comme la poule et l’oeuf peuvent être évitées et que l’on peut faire diverger la discussion d’une référence compulsive au fondement et à ce qui le nie vers une pensée qui engage le changement comme tel, l’entre-deux non fondé et sans médiation du devenir » (Massumi, 1995). Entre un terme et un autre, entre les états de conscience et leurs corps, entre l’usager de drogues et son clinicien il y a un milieu avec des êtres du dehors : les substances et leurs devenirs animaux, végétaux, moléculaires.

De la visibilité et de l’invisibilité du pouvoir. L’appel irrésistible des substances vers une pensée du dehors

Il y a les substances : celles qui travaillent la vitesse, qui ralentissent ou qui immobilisent. Celles qui font voir, qui obscurcissent ou qui font sombrer dans un mauvais trip. Celles qui décomposent ou recomposent les éléments de la conscience. Et qui sont dedans et puis dehors. Qui créent des visions qui rendent indistincts le dedans et le dehors. Il y a des positions et des compositions. Des positions relatives d’un corps dans un espace lui même relativement coordonné en fonction des corps. Et il y a ce qui compose un corps, ce qui fixe les limites de ce qui est tenable pour un corps organisé. Et des perceptions d’un corps désorganisé avant le retour à la normale. Entre l’anormal et l’anomal, le drogué choisit les deux. L’anomal est l’être des bordures, une certaine composition d’éléments qui ont eux mêmes des positions relatives dans un milieu (la meute) ou qui se singularisera dans la fuite d’un corps solitaire dans la steppe (Deleuze et Guattari, 1980). Le grand problème du drogué c’est de trouver un dehors commun avec le non-drogué, parce que le dehors dépend pour lui de la composition nouvelle de son corps et de la position qu’introduit la meute de molécules activées par la substance. L’anomal est une autre perspective. Un autre point de vue perceptif. Mais pas seulement, c’est aussi une stratégie de défection, un changement de nature.

L’anormal est ce qui fait la vitalité même des systèmes de répartition des identités. C’est un écart dans les systèmes classificatoires à partir desquels les identités se stabilisent en permettant l’émergence d’une nature unifiée. La position, la composition et la linéarité temporelle (vers la mort) à partir desquelles la visibilité s’impose, hégémonique et universelle.

Dans l’ordre policier de la Cité l’usager de drogues est peut-être un des derniers « invisibles ». Si le pouvoir s’exerce en se rendant invisible, il impose à ceux qu’il soumet un principe de visibilité obligatoire. Si, comme nous le montre Foucault, le pouvoir n’a cessé de s’intérioriser en pénétrant l’intimité, c’est parce qu’il a su inventer d’autres régimes de visibilité, ceux issus des dispositifs d’intériorisation du jugement. Ce sont ces dispositifs qui définissent une nouvelle expérience de l’humain ayant pour corrélat l’émergence d’un savoir d’objectivation de l’humain dans des régimes de signification universelle (Foucault, 1975).

Le Panopticon est peut-être un des dispositifs intermédiaires entre une société de discipline et une société de contrôle. Machine à faire voir sans être vu, elle contraint celui auquel elle s’adresse à intérioriser ce regard invisible porté sur lui. Machine de pouvoir mais aussi de savoir, elle accompagne la transformation d’autres dispositifs qui, tels la clinique, organisent le visible. Le visible en tant qu’ensemble de signes énonçables seulement dans des régimes d’énonciation légitimés. Nous avons là le socle à partir duquel la médecine de l’esprit va dériver vers l’organisation de l’intériorité par le signifiant universellement structuré. Reste invisible ce qui est refoulé. Est invisible ce qui est à soupçonner. L’inconscient alors n’est plus à faire mais à retrouver. À l’intérieur.

Le pouvoir hait le dehors et les drogués autrement que malades. Le pouvoir verrouille le dedans. Il fixe des positions absolues pour les corps : là où il y a la perception la conscience doit advenir. La conscience ne peut pas admettre la réversibilité des perceptions : soit l’hallucination régressive dans le rêve soit le délire hallucinatoire de la veille (Freud, 1915). Soit un dedans verrouillé par le fantasme du névrosé soit le pur dehors de la croyance dans la psychose hallucinatoire (la chose elle-même échappant à la symbolisation).

Le drogué n’a pas de croyance. Il n’a pas de jugement sur la réalité des choses. En bon spinoziste il nous dit que l’homme existe et il en apporte pour preuve les substances qui le lient au monde. L’usager de drogues présente une particularité qui précède toutes les autres : la relation (l’usage) entre le corps et la substance. Un état de conscience modifié par une action sur son organisme. Une désorganisation du fonctionnalisme du corps. C’est tout à fait fâcheux de rappeler cette évidence : mais alors quels sont les points de vue multiples de ces corps désorganisés ? Il est peut-être urgent de s’y intéresser. Car le drogué en explorant l’espace du dehors, attire irrésistiblement le non drogué vers une nouvelle relation avec lui même à travers la métamorphose du drogué. Partage impossible entre l’usager et le non usager ? Qu’est-ce qui peut devenir visible ? La clinique doit reprendre cette tension entre la visibilité de l’usager et l’invisibilité de sa rencontre avec la substance. Une clinique de la gestion de l’usage ? Peut-être, mais une gestion qui envisage toutes ses possibilités de transformations et la mise en chantier collective d’un savoir sur le contact entre les humains et les substances. Une nouvelle communauté peut-être d’usagers et de non-usagers qui puisse accueillir en son sein les échecs de la consommation. Pour cela, bien sûr, il faut en finir avec la prohibition.

Politique des corps et transsubstantiation de la clinique. Hypostases technopsychiatriques

Nous ne voyons donc pas l’intérêt de parler de la psychopathologie ni de la structure de personnalité de l’usager de drogues. D’ailleurs les thérapies qui s’en inspirent avouent toutes leurs résultats hasardeux : des programmes d’abstinence, aux programmes de réductions des risques avec leur cortège de substitutions jusqu’aux attitudes « tolérantes » [[Nous gardons le souvenir d’une des figures actuelles du traitement thérapeutique des toxicomanes, travaillant dans une institution d’accueil d’usagers de drogue, qui au cours d’un séminaire de formation essayait d’épater son auditoire en faisant le compte rendu d’un suivi thérapeutique où le patient « psychotique » prenait des psychotropes prescrits par son thérapeute pendant les jours ouvrables et de l’héroïne les week-ends. Tout cela dans le cadre d’une psychothérapie d’inspiration psychanalytique. mettant

en oeuvre d’étranges combinatoires entre psychotropes licites, produits de substitution, substances mises à l’index dans le tableau des stupéfiants et quelques doses de psychothérapie par la parole. Ils sont beaucoup à convenir

que c’était peut-être le grand méchant Patriarche sectaire qui obtenait les plus grands succès dans la « désintoxication » des drogués avant que son institution tentaculaire et transnationale ne sombre dans la Cour des Comptes.

Nous devons supposer que ceux que l’on interroge s’intéressent aussi au savoir que l’on construit sur leur témoignage à partir des dispositifs qui ne sont pas les leurs. Et nous ne pouvons pas ne pas nous intéresser à leur intérêt : c’est leur intérêt qui fonde idéalement les dispositifs à partir desquels nous interrogeons leurs faits. Des faits qui émergent aussi de leurs dispositifs (Stengers, 1997).

C’est là que s’impose le projet de création des conditions d’un échange, comme projet politique, entre des pratiques distinctes inséparables des « identités pratiques ». Ces identités pratiques ne peuvent exister qu’à travers des groupes réels (Nathan, 1997) : des groupes (les nôtres et ceux des autres) qui se constituent par les pratiques qui les constituent dans des dispositifs donnés. Mais, qu’est-ce qui peut définir un groupe d’usagers de drogues : leur statut de malades ? L’usage des substances ? Les réseaux de marginalité et de « déviance » dans lesquels s’inscrivent la circulation et la consommation des produits illicites ? La prohibition qui réunit des « usagers non repentis » en s’opposant aux pouvoirs publics, dans l’espace public, d’une part comme experts et d’autre part comme dénonciateurs des effets néfastes de la criminalisation et de la « pathologisation » des usagers qu’impose la loi de 1970 ? Nous pensons que ces groupes ne peuvent être composés que par des usagers et des non-usagers et par les composantes techniques des dispositifs qui rendent possible l’intelligibilité de la rencontre entre des humains et des molécules.

Nous ne pouvons envisager l’usage des drogues qu’avec les usagers de drogues, non pas comme un symptôme, mais comme une expérience mouvante dont les risques interrogent notre propre rapport aux substances. Non pas parce que nous avons succombé à la fascination des « paradis artificiels », non plus parce que nous voulons ignorer la souffrance que peut entraîner l’usage des substances psychoactives, et parfois leurs effets dévastateurs, en deçà du contexte de la prohibition (avec son cortège de précarisation, de criminalisation, de psychiatrisation et de marginalisation mafieuse). Mais parce que nous avons rencontré chez ces usagers des formes d’expérimentation, certes souvent ratées, qui trouvent leur source dans un refus volontariste des frontières qui séparent le dedans du dehors et qui font systématiquement défection à toute forme d’interprétation. Parce que la perception de l’imperceptible que procure la substance est le fruit d’une rencontre avec le dehors, et non pas une inférence d’un dedans structuré. Nous avons évoqué les substances comme pharmakon : élément instable dans sa rencontre avec un corps, remède ou poison. Les usagers le savent bien qui en usent et abusent tantôt comme médicament autoprescrit, tantôt comme expérimentation pour désorganiser un certain rapport avec le monde. Les usagers le savent bien, dont les plus militants revendiquent un partage des savoirs entre usagers et non-usagers pour faire face aux échecs de ces modes d’expérimentation. Cette quête des états modifiés de conscience, de l’instabilité, des métamorphoses sans nom est le fruit d’une relation entre une intériorité dont l’organisation et les limites posent problème à l’usager (et qui nous posent problème) et des opérateurs (les substances) qui fabriquent des devenirs qui se refusent à demeurer dans un état organisé. Deleuze et Guattari, pourtant si pessimistes sur l’entreprise des usagers de drogues, appellent de leurs voeux à une opposition entre la psychanalyse et une pharmaco-analyse, encore à inventer : « Nous disons que les problèmes de drogue ne peuvent être saisis qu’au niveau où le désir investit directement la perception, et où la perception devient moléculaire, en même temps que l’imperceptible devient perçu. La drogue apparaît alors comme l’agent de ce devenir. C’est là qu’il y aurait une pharmaco-analyse qu’il faudrait à la fois comparer et opposer à la psychanalyse. Le plan de l’Inconscient reste [… un plan de transcendance, qui doit cautionner, justifier l’existence du psychanalyste et la nécessité de ses interprétations. Ce plan de l’Inconscient s’oppose molairement au système perception-conscience, et, comme le désir doit être traduit sur ce plan, il est lui même enchaîné à des grosses molarités comme à la face cachée de l’iceberg (structure d’Oedipe ou roc de castration). L’imperceptible reste alors d’autant plus imperceptible qu’il s’oppose au perçu dans une machine duelle. Tout change sur un plan de consistance ou d’immanence, qui se trouve nécessairement perçu pour son compte en même temps qu’il est construit : l’expérimentation se substitue à l’interprétation ; l’inconscient devenu moléculaire, non figuratif et non symbolique, est donné comme tel aux micro-perceptions ; le désir investit directement le champ perceptif où l’imperceptible apparaît comme l’objet perçu du désir lui même. [… La drogue donne à l’inconscient l’immanence et le plan que la psychanalyse n’a cessé de rater… » (Deleuze et Guattari, 1980, p 348). Nous posons l’hypothèse qu’un dispositif clinico-politique sur l’usage des substances psychoactives doit partir de la corporéité de cette construction de l’individu contemporain. Et que si l’étude de la fabrication de la sexualité servait par excellence un jour à montrer les modes essentiellement productifs, laïcisants et individualisants du pouvoir, nous pensons qu’aujourd’hui la réflexion sur l’usage des substances psychoactives peut constituer un autre paradigme politique que la clinique ne saurait ankyloser malgré les angoisses des non consommateurs et des consommateurs attachés à une certaine organisation des corps et de leur conscience.

Il s’agit pour cela de montrer qu’une réponse possible au « problème de la drogue » est la construction d’une communauté d’usagers et de non usagers autour de la substance, pour rendre visible l’invisibilité de la perception des mondes des usagers de drogues. Une communauté de cette sorte a besoin des usagers, consommateurs pour de bonnes raisons, tout comme des usagers consommateurs pour de mauvaises raisons. Une communauté qui se fonde sur l’instabilité même de la substance. Les usagers de drogues nous placent au centre d’une nouvelle épistémologie de la relation. La relation comme un milieu virtuel où les termes de la relation se constituent en même temps que se constitue la relation. Le milieu c’est le dehors, là où des objets, ici les substances psychoactives, catalysent l’émergence d’une singularisation du vivant qui ne peut être saisie que collectivement et dans sa matérialité, y compris dans ses ratés.

Alors nous pourrons dire que notre hypothèse est une hypostase si nous laïcisons l’acception téléologique de la transsubstantiation. Si l’hypostase se réfère à chacune des trois entités de la Trinité en tant que substantiellement distincte des autres, nous retrouvons là l’idée de la transsubstantiation de la clinique comme une entité entre les autres entités qui sont l’usager (et son corps), les substances (et leur perception) et les non usagers (et leurs points de vue à inventer). L’ivresse du voyage entre des percepts et des concepts que seule une communauté autour des substances peut construire.

Production, circulation et consommation des drogues. Un produit est-il une marchandise ?

Les processus de valorisation marchande d’une part et de contrôle de l’État d’autre part (liés ou en conflit, autour d’une politique des corps et des états de conscience, d’une visibilité clinique et fonctionnelle de la rencontre corps-substance, de cahiers des charges, de logiques concurrentielles et monopolistiques entre laboratoires, des circuits de distribution impliquant pharmaciens, médecins et des humains devenus malades, voire très patients) se retrouvent dans la stabilisation des molécules, ce qu’on appelle le médicament, et dans la stabilisation du concept de maladie et la constitution de populations de malades. Ceci comprend en aval des études contre placebo et en amont la séquence chercheur de laboratoire-délégué médical-médecin-pharmacien. Le patient, en tant que malade, est au début et au bout de la chaîne. Mais il en est surtout le grand absent sauf comme agent d’un système classificatoire [[Les notes qui suivent sur le processus de fabrication des médicaments et des malades prennent appui sur les analyses de Philippe Pignarre, même si nous simplifions son propos (Pignarre 1997 et 1999).. Prenons l’espace de la pharmacie où s’établit une ligne de démarcation très stricte (le comptoir) à partir de laquelle soit on est un patient soit on est simplement un consommateur. À partir de laquelle une substance est soit un médicament (accessible seulement avec l’ordonnance d’un médecin et, dès lors, remboursable par la Sécurité Sociale) soit une pure marchandise soumise aux lois de l’offre et de la demande. Que se passe-t-il lorsque des substances de l’autre côté du comptoir normalement inaccessibles sans le couple de passeurs médecin-pharmacien sont utilisées en court-circuitant leur médiation ? On peut parler alors de pratiques de détournement, d’automédication ou encore de pratiques récréatives. Ou de pratiques d’expérimentation et d’expertise des usagers, mettant à mal le concept de maladie, de malade et du médecin et des techniques essentielles des chercheurs des laboratoires pharmaceutiques, telles celles du double insu ou contre placebo. Nous voyons donc s’établir une ligne de démarcation précise entre la patience obéissante aux prescriptions médicales et l’automédication ou l’usage récréatif condamnés aux lois directes du marché (il serait idiot de faire la distinction entre marchés légaux et illégaux).

Dans l’étude contre placebo, il s’agit de déterminer la pureté de la rencontre entre des corps humains et des corps chimiques. Le candidat à devenir malade et la molécule candidate à devenir un médicament doivent se rencontrer dans des conditions idéalement libres de toute interférence (la suggestion étant principalement ce dont il faut purifier cette rencontre). Pour cela le laboratoire à double insu va établir deux groupes de malades à chacun desquels on prescrit soit le futur médicament soit la substance placebo. Et ceci sans que le groupe candidat à devenir malade ni les prescripteurs connaissent lequel des deux groupes est sous l’effet du véritable médicament. Le succès de la rencontre entre le corps et la molécule passe par la preuve de l’efficacité de cette dernière à circonscrire une pathologie le plus précisément possible. Dès lors ce ne seraient plus les regroupements nosographiques des cliniciens qui feraient appel à l’inventivité des pharmacologues, mais plutôt ces derniers qui en discriminant les effets des substances sur ces molarités nosographiques créeraient des nouveaux syndromes psychopathologiques et par là des nouvelles populations de malades (Pignarre, 1997 et 1999).

On est en droit de penser que le drogué, dans sa rencontre avec sa substance opère un cheminement inverse. Il fait défection à la stabilisation des catégories. La drogue n’est pas en mesure de fabriquer des groupes de malades. Il est interdit d’ailleurs de considérer de tels groupes comme légitimes. Le toxicomane est toujours ramené à autre chose qu’à la substance. Toute la psychopathologie des comportements addictifs ne cesse de le répéter.

Le médicament se caractériserait par sa seule valeur d’usage sur laquelle s’appuie le droit à la santé idéalement soustrait au marché. Mais l’industrie pharmaceutique n’est pas l’accomplissement postmoderne des nouveaux soviets ni, pas seulement, une fascinante entreprise de coopération technique : le médicament devient marchandise dans le cadre du droit à la santé des populations et nous savons qu’il y a droits et droits, des populations et des populations dont certaines qui sont plus égales que d’autres, des médicaments qui ne sont pas produits parce que non rentables, ou qui ne sont pas commercialisés auprès des populations dont le droit à la santé ne garantit pas le profit escompté. C’est-à-dire sa valeur d’échange est l’équivalence abstraite au droit concret à la santé des malades. Disons que la marchandisation des médicaments passe par l’intermédiaire de l’État qui les soustrait avec plus ou moins de succès aux lois directes de l’offre et de la demande en contrôlant leur circulation, leur monétarisation et leurs modalités de consommation.

De l’autre côté, la drogue en échappant au contrôle de l’État se caractérise essentiellement par sa valeur d’échange. Elle fonde un marché au sens propre du terme. C’est l’autre face de la mètis, non plus le difficile renoncement identitaire dont nous avons parlé plus haut mais la stratégie opportuniste du capitalisme dans ses formes de capture des nouvelles subjectivités (voir article de Nicolas Auray dans ce même numéro).

Entre le cauchemar d’un marché des drogues (serait-il légal) et la tristesse du contrôle étatique des populations de toxicomanes devenus des malades, la clinique que nous appelons de nos voeux peut rendre possible la coopération dans les actes de fabrication, de production, de circulation et de consommation des drogues échappant à tout surcodage, étatique ou de production de valeur. Une éthique de la production et de l’usage en somme. Un produit ne peut être une marchandise et il est plus qu’un médicament.


Bibliographie

- Christian Bachmann et Anne Coppel, La Drogue dans le monde, hier et aujourd’hui, Paris, Albin Michel, 1989.

- Mikkel Borch-Jacobsen, « L’Efficacité mimétique », in La Suggestion. Hypnose, influence et transe. Colloque de Cerisy, sous la direction de Daniel Bougnoux, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1991.

- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Capitalisme et schizophrénie, Paris, éditions de Minuit, 1980.

- Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, Les Ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion 1974.

- Michel Foucault, Les Anormaux, Cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1999.

- Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard 1975.

- Sigmund Freud, « Complément métapsychologique » in Métapsychologie, 1915, éd. fr. Gallimard, 1968.

- Brian Massumi, « L’Économie politique de l’appartenance et le logique de la relation » in Gilles Deleuze, sous la direction d’Isabelle et Pierre Verstraeten, Éditions Vrin, 1998.

- Tobie Nathan, « Manifeste pour une psychopathologie scientifique » in Médecins et sorciers, avec Isabelle Stengers, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1995.

- Philippe Pignarre, Qu’est-ce qu’un médicament ?, Paris, Editions la Découverte, 1997.

- Philippe Pignarre, Puissance des psychotropes, pouvoir des patients, Paris, PUF 1999.

- Isabelle Stengers, Cosmopolitiques VII, Les empêcheurs de penser en rond, 1997. – Eduardo Viveiros de Castro, « Les Pronoms cosmologiques et le perspectivisme amérindien » in Gilles Deleuze, une vie philosophique, sous la direction d’Éric Alliez, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1998.


Voir en ligne : http://www.multitudes.net/La-libert...

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