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La prohibition des drogues : approche transversale

vendredi 15 avril 2016

La prohibition des drogues : approche transversale

Laurent Appel, journaliste indépendant, membre d’ASUD ( Hors EHESS )
Michel Kokoreff, professeur à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis (TH) ( Hors EHESS )
Fabrice Olivet, directeur d’ASUD (Auto Support des Usagers de Drogues) ( Hors EHESS )
Alessandro Stella, directeur de recherche au CNRS (TH) ( CRH )

Mercredi de 11 h à 14 h (amphithéâtre François-Furet, 105 bd Raspail 75006 Paris), le 7 octobre 2015 ; puis jeudi, de 11 h à 14 h (amphithéâtre François-Furet, 105 bd Raspail 75006 Paris), les 12 novembre, 10 décembre 2015, 7 janvier, 11 février, 10 mars, 7 avril, 12 mai et 9 juin 2016

Voir les vidéos ici : http://www.asud.org/2016/04/07/seminaire-ehess-2015-2016-la-prohibition-des-drogues-approche-transversale/

« La prohibition des drogues fait aujourd’hui débat. Face aux échecs de la guerre à la production et au commerce des drogues, devant l’explosion de la criminalité et des conflits dérivés de la prohibition, et constatant que malgré tous les interdits la consommation mondiale ne cesse de se développer, la question du bien-fondé de la prohibition n’est plus seulement posée par des associations d’usagers et des chercheurs en sciences sociales, mais par des hommes d’État et des fondations internationales. Le constat est accablant : la guerre à la drogue tue beaucoup plus que la consommation de drogue. Or, face à l’énorme problématique soulevée par les dites drogues, renvoyant à des questionnements philosophiques, religieux, sociétales, psychanalytiques, l’expertise est confiée normalement à des policiers, des juges, des psychiatres, des médecins, des assistants sociaux et des organismes de rédemption. Une approche qui amplifie le traitement répressif, criminogène, ostracisant, méprisant ou apitoyant des consommateurs des dites drogues. Par ce séminaire collectif de recherche, nous voulons questionner les motivations, l’historique, la pertinence de la prohibition des drogues, dans une approche transversale qui se veut aussi trans-universitaire. Notre volonté est de faire de ce séminaire à la fois un carrefour d’échanges de connaissances et un laboratoire pour des nouvelles recherches.

La prohibition des drogues a une histoire, mal connue et peu étudiée. Sur le temps long, en fait, c’est le « ferment divin » qui a fait débat, bien plus que les « plantes des dieux ». Si le monde judéo-chrétien, tout en condamnant l’ivresse et les excès, a intégré le vin jusque dans le rite liturgique, le monde musulman a fait de la prohibition de l’alcool un des piliers de l’ordre moral de la société. Prônée par des ulémas ou par des prêtres, la prohibition des drogues apparaît sous le sceau de l’ordre moral dicté par la religion. Dans le monde chrétien, la première loi de prohibition des drogues fut l’œuvre de l’Inquisition de Mexico qui, en 1620, interdit la consommation du peyotl et d’autres plantes « magiques ». En revanche, ni l’Inquisition de Lima n’interdit la consommation de coca et d’autres cactus et lianes psychotropes, ni l’Inquisition de Goa légiféra sur l’opium et le bangue (haschisch), signe, déjà, des profondes contradictions inhérentes aux politiques prohibitionnistes. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle en Chine et les années 1914-1920 aux Etats Unis et en Europe, pour qu’une législation prohibitionniste se mette en place, touchant à la fois des stupéfiants et des alcools. Mais pendant des siècles la consommation des drogues, tant en Orient qu’en Occident, avait eu libre cours, et les États occidentaux (Portugal, Hollande, Angleterre, France), via leurs compagnies des Indes orientales et leurs régies de l’opium, ne faisaient aucune différence dans le commerce des drogues.

La prohibition des drogues a une géographie, variable et changeante, au gré des cultures, des traditions, des routes commerciales, des conflits, de la demande. La guerre aux drogues ne fait souvent que déplacer la production et le commerce, alors que la consommation de toute sorte de drogue s’est mondialisée. Le paysage est oh combien hétérogène : des vastes régions du monde, traditionnellement productrices et consommatrices (Maroc, Afghanistan, Iran, Asie du Sud-Est, Pérou, Bolivie) où la tolérance ou la licéité coutumière contraste avec la législation pénale locale et internationale, et des îlots qui se sont soustraits de fait (Hollande, Suisse) ou de droit (Uruguay, Jamaïque, Colorado, Washington) de la législation prohibitionniste. À l’échelle mondiale, le droit prohibitionniste révèle des multiples contradictions entre sa lettre, son application et les usages sociaux, traditionnels ou nouveaux. Jusqu’au paradoxe que là où la production et la consommation sont les plus répandues, la législation peut être la plus sévère (France) ou les peines impitoyables (Iran, Thaïlande).

La prohibition des drogues a une sociologie. Qui est réprimé par la police et la justice ? Les paysans colombiens et afghans et les consommateurs-revendeurs des quartiers populaires d’Occident et d’Orient, sont davantage visés que les mafias internationales et les narco-États. La sociologie de la consommation, largement partagée par toutes les strates sociales et les groupes ethniques, ne correspond pas à la sociologie de l’incarcération pour infraction à la législation sur les stupéfiants. La guerre à la drogue ressemble fort à une chasse aux drogués, et s’apparente à celles qui furent jadis, en Occident, la chasse aux sorcières, aux hérétiques, aux sodomites et autres transgresseurs de l’ordre moral. Dans les favelas de Rio ou dans les cités de la banlieue de Paris, sous couvert de la répression du trafic de drogue, l’appareil policier se déchaine sur des groupes sociaux stigmatisés comme dangereux, souvent racialisés et marginalisés. Une guerre non seulement inefficace mais profondément injuste.

La prohibition des drogues a une anthropologie. Depuis la nuit des temps, l’humanité s’est autorégulée par rapport à la consommation d’herbes, plantes et alcaloïdes tirés d’elles ayant des effets sur l’organisme et la psyché. En cherchant par l’observation et l’expérience la dose adéquate, en régulant le rythme et les circonstances de son utilisation, les différentes sociétés ont su produire et transmettre des connaissances de la pharmacopée botanique qui ont profondément contribué aux progrès de la médicine et de la santé. D’ailleurs la tolérance ou la légalisation de fait de la consommation des drogues dans des nombreux pays aujourd’hui, se fonde sur la considération de la drogue comme un médicament, comme cela était le cas jusqu’au XXe siècle, avant la connotation négative donnée au terme drogue. Mais considérer le consommateur de drogue comme un malade ne serait-il pas faire fi de la motivation première de la prise de drogue : l’apaisement de la souffrance, la quête du plaisir ? Comment expliquer autrement que des millions de consommateurs ne conçoivent la recherche du plaisir qu’en passant par la prise de drogue ? Et pourquoi, comme pour la sexualité hors norme jadis, la recherche du plaisir devrait être sous le signe du vice et de la honte ?

Quelles ont été et sont aujourd’hui les raisons de la prohibition des drogues ? Avant la focalisation sur des raisons de santé, personnelle et publique, l’interdiction des drogues a été bâtie sur des motivations religieuses. Le vin en Islam, le peyotl et autres plantes en Chrétienté, ont été associés à l’ivresse, aux plaisirs incontrôlés, au mal, au diable. L’alcool et les drogues éloigneraient les esprits de Dieu, d’autant plus si considérées des nectars, des plantes des dieux : un conflit entre mondes magiques, une concurrence sur le marché du rêve. Les « ligues de tempérance et de vertu » qui, au début du XXe siècle, ont été le fer de lance de la vague de prohibition des drogues et des alcools en Occident et en Orient, n’ont fait que reprendre une morale religieuse ancienne : l’ivresse et les plaisirs doivent rester un rêve de paradis céleste. Dans le monde occidental, après des religieux ce sont aujourd’hui des médecins et des psychiatres qui ont repris le flambeau de la doctrine du salut de l’humanité. Une morale axée sur la santé de l’organisme comme valeur absolue, obligée donc de se confronter avec les coutumes de consommation d’alcool et de tabac, drogues légalisées, fiscalisées, en vente régulée, statistiquement immensément plus dangereuses pour la santé individuelle et publique que les drogues illégales. Sans oublier les anxiolytiques et les antidépresseurs, prescrits par les médecins et vendus par les pharmaciens, qui amplifient les contradictions entre drogues licites et illicites. Mais en robe noire ou en blouse blanche, certains croient pouvoir s’arroger le droit de dire ce qui est bon pour le corps et pour l’esprit. Quelle morale pour quelle loi, quel droit pour quelle liberté ?

Programme :

7 octobre 2015 : La prohibition des drogues : approche transversale (Alessandro Stella, Michel Kokoreff, Fabrice Olivet, Laurent Appel)

12 novembre 2015 : La prohibition des drogues et de l’alcool en pays chrétien et musulman : approche historique

Alessandro Stella, « La prohibition du peyotl par l’Inquisition de Mexico »
Nessim Znaïen (doctorant à l’EHESS), « La prohibition de l’alcool et des drogues en pays d’Islam »
Discutant : Jean-Pierre Albert (directeur d’études à l’EHESS)

10 décembre 2015 : La prohibition de l’opium en Chine et en Indochine

Xavier Paulès (maître de conférences à l’EHESS), « La prohibition de l’opium en Chine »
Philippe Le Failler (maître de conférences à l’EFEO) « La prohibition de l’opium en Indochine »
Discutant : François-Xavier Dudouet (chargé de recherche au CNRS

7 janvier 2016 : La prohibition de l’alcool aux États-Unis et en Europe : « La prohibition de l’alcool aux États-Unis »

Matthieu Lecoutre (chercheur associé à l’Université de Tours), « Le statut de l’ivresse en France aux XIXe-XXe siècles »
Discutante : Véronique Nahoum-Grappe

11 février 2016 : Usage coutumier et résistance à la prohibition : le cas du khat

Franck Mermier (directeur de recherche au CNRS), « Le khat au Yémen »
Géraldine Pinauldt (docteure de l’EHESS), « Le khat en Somalie »
Discutant : Olivier Maguet (médecin, vice-président de l’AFR - Association française de réduction des risques)

10 mars 2016 : La prohibition dans les pays de production et de consommation séculière

Claude Markovits (directeur de recherche au CNRS), « Production, usages et prohibition de l’opium en Inde »
Pierre-Arnaud Chouvy (chargé de recherche au CNRS) « Entre tolérance et prohibition : impacts sur les territoires traditionnels de production, Maroc, Triangle d’or, Croissant d’or »
Discutant : Alessandro Stella

7 avril 2016 : La prohibition des drogues comme instrument de stigmatisation aux État-Unis et en France

Carl Hart (neuro-psychopharmacologue, Columbia University) [sous réserve] : « La prohibition des drogues au service de l’oppression raciale aux États-Unis »
Fabrice Olivet, « La criminalisation raciale des usagers de drogues en France »
Discutant : Michel Kokoreff

12 mai 2016 : L’économie criminelle de la drogue en Amérique Latine et en Europe

Edgardo Manero (chargé de recherche au CNRS), « Prohibition, criminalité et criminalisation en Amérique latine »
Fabrice Rizzoli (politologue, chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement), « Italie : d’une mafia à l’autre »
Discutant : Laurent Appel

9 juin 2016 : La régulation post-prohibition, modèles et pratiques

Christian Ben Lakhdar (maître de conférences à l’Université , économiste, MC Université de Lille 2 : « Les modèles de régulation du marché du cannabis selon le think tank Terra Nova »
Laurent Appel « La régulation du marché par l’industrie globalisée du cannabis »
Discutante : Anne Coppel (présidente de l’Association française de réduction des risques) »

Et pour voire les vidéos des conférences passées :
http://www.asud.org/2016/04/07/seminaire-ehess-2015-2016-la-prohibition-des-drogues-approche-transversale/


Voir en ligne : http://www.asud.org/2016/04/07/semi...

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