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Je vous écris du bureau n°10 - Servir et broyer

samedi 21 mars 2015

Augustin Marcader est technicien administratif au contrôle médical d’une Caisse primaire. Des années qu’il turbine là, chez les poulagas de la Sécu. « Souffrance » au « travail », la redondance l’a toujours fait marrer. Parfois même, elle l’inspire. Cette fois-ci, il est question de célébration collective, entre propagande et plans entrepreneuriaux sur la comète...


Cette chronique a été publiée dans le numéro 14 de la version papier d’article 11.
*


- « Quoi, y’a grève mardi et personne me le dit ? », glapit Sonia en ouvrant des yeux comme des soucoupes.
- « Moi je te le dis, et puis c’est affiché sur le panneau syndical. »
- « Ah bon ? Putain, je suis trop contente ! Du coup, j’hésite à poser le lundi en congé pour me faire un week-end de quatre jours… Font chier les syndicats, ils pourraient pas faire leur grève le lundi ou le vendredi ? »

Le motif de la grève ? Sonia s’en fout. Qu’elle soit sectorielle ou générale, peu importe. Sonia, les grèves, elle les fait toutes. Parce qu’elle est génétiquement de gauche. Et surtout parce que les grasses mat’ d’un week-end à rallonge, ça n’a pas de prix.
J’étire ma grande carcasse jusqu’à un autre bureau où j’annonce la nouvelle à Karine. Karine et moi, on est rentrés ensemble à la Sécu. Chose assez rare : malgré les années, elle a su conserver un certain mordant ironique par rapport à notre quotidien. Quand je lui demande si son bureau fait grève demain, elle ne peut cependant cacher un mélange de lassitude et de surprise :
- « Ah bon, y’a grève demain ? Et c’est pourquoi, cette fois ? »
- « Contre la nouvelle réforme des retraites. »
- « Qui la fait dans le service ? Toujours les mêmes ? »
- « Je suppose. »
- « Je verrai. Ça dépend de ce qu’ils font dans les écoles. Ils ont cours, les tiens ? »

Les miens, de gosses, ont effectivement école. Mais ça ne m’empêche pas d’être dans la rue ce mardi 10 septembre. Non que j’attende grand-chose de ces journées nationales pondues par des centrales syndicales assises depuis trop longtemps à la table des gestionnaires du désastre, mais ces cassures dans le ronronnement salarié restent des moments opportuns pour tâter les crocs de la fameuse « grogne » sociale.
La grogne, ce jour-là, est aussi pugnace qu’un belcanto poussé par un tubard asthmatique. Un petit millier de pékins occupent la chaussée. Il pleut à verse et la sono de la CGT est si assourdissante qu’elle ferait naître des pensées homicides chez le plus non-violent des pacifistes. Je résiste, cherche les collègues dans la forêt de parapluies, mais ne trouve que Judith, camarade de la Caisse primaire qui me dépeint en quelques minutes le climat délétère de son service :
« C’est infernal : le directeur n’arrête pas. Tous les trois mois, il pond une nouvelle réorganisation de toute la caisse. On dirait qu’il passe son temps à déplacer les gens. Du coup, on ne sait plus qui est où et qui fait quoi. »
Calé sous son parapluie, j’opine, son bordel étant un peu le mien : nos deux services, contrôle médical et Caisse primaire, sont d’étroits partenaires dans la prise en charge des assurés sociaux. Le sien gère la partie administrative, le mien assure l’expertise médicale. Judith connaît mes inclinations politiques, mon « côté anar ». Elle sait que je ne suis pas syndiqué. La question m’a pourtant taraudé un long moment : alors, Augustin, tu la prends ta carte ?

Flashback. Un jour, on reçoit les délégués syndicaux CGT de la région : deux gars à l’intégrité et au militantisme irréprochables. Ça cause conditions de travail, grille salariale, sous-effectif chronique, mutualisation. Bref, tous ces maux qui maintiennent notre activité dans un état de tension permanent. J’écoute poliment, interviens très peu jusqu’à ce que, n’y tenant plus, je glisse ma peau de banane sous les semelles crêpées de ce sympathique consensus :
- « J’entends bien tous vos arguments : on est mal payés, on manque de personnel et de moyens... Mais ce qui me gêne le plus, c’est le but de toutes nos revendications. »
- « Comment ça, le but ? »
- « Demander plus de moyens, ok. Mais pourquoi faire ? Pour refoutre en masse au boulot les gens en arrêt maladie ? Pour harceler le toubib qui a prescrit un médoc à 100 % pour arranger son patient qui n’avait pas les ronds pour faire l’avance ? Personnellement, j’ai de plus en plus de mal à voir en quoi nos missions sont de service public. »
Autour de la table, clapets et mines se ferment. Jusqu’à ce que la réponse tombe, avec la force de ces évidences qu’on récite au benêt qui n’a rien compris à la vie :
« Mais Augustin, ça c’est pas syndical, c’est politique. »
Évidemment. Où avais-je la tête ? Par la suite, je me suis quand même entêté. Plusieurs fois, j’ai essayé d’aborder, en « off », avec des collègues syndiqués ou non, cette épineuse et centrale question : mais au fond, à qui sert-on la soupe ? Aux travailleurs ou au Medef ? Aux malades ou à de lointains politiques adoubés par le gotha ultralibéral ? Très rarement, j’ai réussi à provoquer un vrai débat, parce qu’admettre qu’on est partie prenante d’une machine destinée, dans un même temps schizophrène, à servir et à broyer du populo amène à se poser la déterminante et douloureuse question du graissage de ses rouages ou de son sabotage.

Pas abattu pour autant, j’ai occupé un moment le poste de délégué du personnel, toujours sans étiquette vu que de syndicat je n’avais point. Ma tâche : faire remonter les questions du personnel à l’encadrement.
Concrètement, l’affaire se déroulait ainsi : il s’agissait de faire le tour du service avec un papelard, et de noter les éventuelles interrogations des agents avant de les remettre en haut lieu. Après avoir été transmises à la direction régionale, les questions revenaient accompagnées de réponses-types, où langue de bois et rhétorique creuse se disputaient le pompon d’un art du dialogue parfaitement résumé dans la mise en garde du blockbuster US Alien : « Dans l’espace, personne ne vous entendra crier... » Quoique... la chose est à relativiser : ma plus grande terreur dans cet exercice était le bureau occupé par Nicole. Dès qu’elle me voyait arriver, Nicole, trente ans de maison, coiffait sa tignasse de Méduse et me pétrifiait de diatribes interminables au cours desquelles elle incendiait notre chefferie locale et décrivait la lente agonie d’une « piétaille » mille fois piétinée. Je sortais de là sans question claire à poser, fourbu et sonné par le réquisitoire.

L’autre privilège de la fonction de délégué du personnel est la participation au pompeux Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Là encore, il faut sonder le personnel à travers une tournée des bureaux. Accompagné du médecin du travail et du médecin-chef, on fait du porte-à-porte ; on demande si tout va bien, si le fauteuil est confortable, l’écran à la bonne hauteur, la clim’ bien dosée. Comme le boss est présent, rares sont les geignards qui osent l’ouvrir. La petite ballade se conclut par un débriefing au cours duquel, un jour de sauvage inspiration, je me tirai une nouvelle balle dans le pied. Je profitai de l’absence opportune du médecin-chef, remplacé par un sous-fifre aussi boursouflé qu’une guerre napoléonienne, pour dresser un tableau caustique du service. Au médecin du travail, je donnai mon sentiment sur cette impossible cohabitation entre les deux types de personnels (médecins et agents), comparant les privilèges des uns à la médiocre condition des autres. Le lèse-majesté qui devait être contenu entre ces quatre murs finit par venir bruisser aux oreilles du haut-lieu. L’affaire me valut quelques inimitiés délicates qu’une carte à la CGT n’aurait pas pu contrarier : à jouer le franc-tireur, je m’étais assis sur la règle du jeu.

Graisser les rouages ou saboter la machine, la prise de tête est infernale. Reste une autre alternative : la désertion. Question qui continue à tarauder mes nuits et ces petits matins où je dis amen à la pointeuse.

Source : article11.info

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