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L’opération « triangle jaune » pour les SDF, par Jean-Pierre Cavalié

Article publié sur le blog de Médiapart

lundi 16 mars 2015

2 vidéos à regarder absolument - elles sont courtes - :

Présentation de la carte de secours par le responsable du 115 :

http://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes/2014/10/23/marseille-le-samu-lance-une-carte-de-secours-pour-les-sdf-577064.html

Interview de l’élu en charge de la question M. Méry :

http://www.marseilletv.fr/sitevideo/jsp/site/Portal.jsp?document_id=2179&page=viewdocument&viewdocumenttype_id=2

Il est important de diffuser des informations sur certains faits qui méritent notre attention. Il est tout aussi fondamental d’échanger sur la compréhension que nous en avons, car les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. Le propos de ces quelques lignes est uniquement de partager des éléments d’analyse. Nous ne voulons pas en rajouter, mais en même temps nous nous refusons à banaliser cet événement qui nous semble tout à la fois grave et emblématique de la situation idéologique actuelle, face à la pauvreté et l’exclusion sociale.

1- Le triangle symbole du danger :

Beaucoup ont tout d’abord cru à un canular digne du 1° avril, tellement cela paraît énorme, car évidemment tout le monde fait automatiquement le lien entre le triangle jaune et l’étoile jaune dont les Nazis ont affublé les Juifs lors de la seconde guerre mondiale. Plusieurs films ou séries par mois sur le sujet ; il est difficile de passer à côté. Mais nous pouvons faire crédit à celles et ceux qui l’ont imaginé de n’avoir pas fait le lien dans leur tête avec l’étoile jaune.

Certes, le triangle pourrait être la moitié d’une étoile, mais je crois surtout qu’il est d’abord, dans nos sociétés très codifiées, associé à la couleur rouge, l’emblème d’un danger. C’est ce que le code de la route nous apprend à repérer et respecter, dès lors que l’on circule. Ces panneaux, il y en a partout, alors certains penseront que du coup on ne les voit plus. Peut-être, mais on les perçoit et on les reçoit, même lorsque le message ne passe plus par la conscience. Alors, l’opération n’est pas à caractère raciste, c’est certain, mais elle a les ingrédients de la stigmatisation des nouvelles "classes dangereuses" qui, historiquement ont aussi abouti à des horreurs. La pauvreté est déjà visible, nous le savons, mais, en posant comme règle d’avoir à porter le triangle jaune extérieurement et à la vue de tous, son « mode d’emploi » en fait une sorte de surligneur fluo indécent, bien loin du respect de la dignité.

S’il s’agit-il simplement d’une maladresse de techniciens du social ? Sans avoir tous les dessous de l’histoire, il me semble que si elle n’avait été qu’une démarche technique, elle serait restée dans l’ombre. Au lieu de cela, les vidéos montrent clairement une mise en avant, pilotée et médiatisée par le maire et le conseil municipal de Marseille. Il s’agit donc bien d’une opération de communication politique. Est-elle également politicienne dans un contexte où le FN a déjà un maire de quartier à Marseille, et plusieurs autres dans la région ? S’agit-il de faire la course dans ce sens-là, de prendre des mesures que cette opposition serait censée prendre, dans le but de lui barrer la route ? Nous ne pouvons l’affirmer, mais la question mérite d’être posée.

2- La banalisation en route :

J’ai envie de faire le lien entre cette opération et une autre opération test, à valeur nationale (cf : Le Monde Diplomatique nov. 2014), qui est menée actuellement à Marseille dans les bureaux de la CAF. Ils ont été fermés au public et remplacés par des machines extérieures devant lesquelles les personnes affiliées, dont beaucoup se trouvent en difficulté, sont obligées de faire la queue, dehors, sur des dizaines de mètres, quel que soit le temps et leur état de santé. Ils ne sont plus « que des nombres » disait une fameuse chanson évoquant le brouillard.

Alors, il me vient en mémoire la lumineuse analyse d’Hannah Arendt sur la « banalité du mal », la banalité apparente de certaines mesures, la banalité des personnes qui les prennent et les exécutent. C’est cette banalité qui est le terreau du fascisme. Le mot fait peur, oui, je sais, à tel point que certain-e-s se refusent à l’employer. En disant cela, je ne traite pas de fascistes les personnes qui ont pensé et mis en œuvre cette opération, je dis que celle-ci est une pierre supplémentaire dans un processus de banalisation grandissante de la déshumanisation de personnes placées dans des catégories sociales stigmatisées. Or, de grands analystes nous ont avertis : dès que l’on cesse de considérer l’autre, quel qu’il soit, comme un semblable en humanité, on peut aller jusqu’à lui faire subir les pires horreurs.

Dans la continuité de cette remarque, je dois dire que j’ai été étonné de la réaction de personnes que l’on sait très humaines, voire engagées, et qui ont d’abord eu tendance à n’y voir qu’une "maladresse". Il n’y a pas de critique personnelle dans mes propos, mais j’y vois un signe de cette banalisation qui guette chacun-e d’entre nous.

3- Le syndrome de la catastrophe :

Nous sommes toujours tentés par le "syndrome de la catastrophe" qui a été évoqué au sujet de la crise climatique. Pendant la période où s’amoncellent les signes d’une grave crise, on a tendance à nier cette dernière, à relativiser tout ce qui nous permettrait de lire ces signes comme avant-coureurs d’un grand danger. Et quand il n’est plus possible de nier cette crise, on dit : Oui, tout cela est vrai, mais on ne peut plus rien y faire. Ce syndrome nous guette aussi face aux dérives politiques.

4- La mobilisation des personnes concernées

Un autre fait marquant de cette affaire, est la mobilisation des personnes concernées, à travers leur collectif nommé "Jugement dernier". Sans doute évoque-t-il le fait que certaines personnes s’arrogent le droit de promettre le « paradis sur terre » à ceux qu’ils jugent « bons » ; et de condamner ceux qu’ils jugent « mauvais » à « l’enfer sur terre ». Nous nous sentons solidaires d’eux pour dénoncer et rejeter toutes les formes de stigmatisation et d’exclusion. Et si l’on tient vraiment au triangle jaune ou rouge, c’est sur certains projets politiques qu’il faudrait éventuellement le mettre. Les dits SDF ne sont pas un danger, ils sont en danger. La seule parade est une société qui exclut la misère, pas les pauvres ; et ce n’est sûrement pas par la charité que l’on y arrivera, mais par le partage et la justice ; ça n’est pas si compliqué quand on le décide.

Marseille le 2 dec. 2014 - Jean-Pierre Cavalié

Délégué national de la Cimade en sud-est

CAMédia remercie Jean-Pierre Cavalié de nous avoir autorisés à reproduire son article.


Voir en ligne : http://blogs.mediapart.fr/edition/c...

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