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Les dossiers de Terrains de luttes n°4

De plus en plus de contrôle, de moins en moins de social

lundi 18 janvier 2016

Quatres articles du super site Terrain de luttes parlent des mutations du travail social notamment dans la Protection Judiciare de la Jeunesse. Illes publient quatres articles pour montrer comment les éducat-rices-eurs de la PJJ ont vu leur métier changer pour se transformer en bureau de contrôle social, comment illes sont l’agent de l’État ou de la police. Illes posent la question du glissement d’un secteur militant à une bureaucratisation associée à l’apparition des méthodes managériales et l’exigence d’efficacité, de rentabilité.

On peut retrouver ce dossier complet :

Ou bien alors les articles un par un sur leur site :
Un militantisme qui est en train de se perdre*
« J’ai ma LSP qui attend dans le couloir »
« Une machine qui fait descendre l’information tout en évitant que les mauvaises odeurs ne remontent »
« Ici les travailleurs sociaux se remobilisent »

Depuis 30 ans, la remise en cause de l’Etat social s’est accompagnée, entre autre, d’un développement de l’Etat pénal. Ce processus est caractérisé par la multiplication des forces et des moyens de police ainsi que par le recours plus systématique aux institutions carcérales. Particulièrement fort aux Etats-Unis, ce mouvement n’ignore pas les pays européens comme la France ou la Grande-Bretagne. La diminution des moyens accordés aux politiques socio-éducatives de prise en charge des délinquants, et spécifiquement des jeunes délinquants, est souvent mise en avant. Dans ce dossier, Terrains de luttes souhaite revenir sur une dimension moins visible mais tout aussi importante de cette redéfinition de l’État : les transformations du métier d’éducateur ou de travailleur social. En effet, ce ne sont pas seulement les moyens affectés au travail socio-éducatif qui sont modifiés par la remise en cause de l’État social mais également par les conditions de travail et le contenu du métier.
 
Pour éclairer ces transformations, Terrains de luttes a interrogé deux travailleurs sociaux : un éducateur de la PJJ en France et un éducateur et militant anglais. Ils reviennent sur la remise en cause de la dimension militante associée au départ à leur métier, sur les transformations du recrutement des éducateurs et de leur hiérarchie, sur le crédit de plus en plus important apporté à l’expertise psychologique au détriment de la connaissance du terrain et des jeunes, sur la bureaucratisation de ce secteur qui dépolitise leur intervention.

TdL : Qu’est ce que tu veux dire par là ?

Je veux dire, c’est difficile de se penser comme une communauté unie et soudée quand tu as autant de portes d’entrée, de sessions de formation et de contenus différents. Et moi, je reste persuadé que c’est un choix ! C’est un choix, car c’est aussi une manière de casser une identité, de casser des équipes… D’ailleurs, je vois bien, l’une des premières choses que l’on fait quand on se rencontre entre éducateur, assez rapidement dans la discussion, c’est de savoir par quelle formation on est passé, tu vois, c’est-à-dire de quelle école on est. Est-ce qu’on est une catégorie C qui est passé catégorie B, est-ce qu’on est de la formation en 3 mois, ou de celle en un an ou en 2 ans. Avec presque l’idée que le concours classique ce sont les puristes, les autres ce sont des cas sociaux qui sont reclassés, et les éducs spés des loosers qui ont pas trouvé de boulot dans l’associatif !
Donc pour le coup, ils ont réussi à créer une sorte… d’animosité entre nous. Et puis, pour moi, il y a aussi que le contenu de la formation a changé… Il est de plus en plus basé sur la psychologie, sur de la psychiatrie… Or ce type de savoir n’est pas neutre. Histoire ou sociologie par exemple nous poussent à aller voir ce qui dans la société peut expliquer le comportement des jeunes dont on s’occupe, ça oblige à penser en termes d’inégalité sociales, de responsabilité collective. Alors que la psychologie, la psychiatrie, la psychanalyse tendent à individualiser la responsabilité ! Pour un psycho, tel jeune est instable, parce qu’il est névrosé, parce qu’il est dépressif, parce qu’il a « mal à sa maman », qu’il présente une « faille narcissique », qu’il fait un transfert… les psychos sont intarissables sur le sujet ! Pour eux, il y a toujours une raison qui permet de dire que ce qui lui arrive c’est de sa faute à lui et pas de celle de son environnement social, familial ou scolaire.

Et puis la psychologie, elle est aussi validée par la place des psychologues chez nous. Ce sont des « Catégories A », donc déjà ils sont affiliés aux directions, enfin, ils sont très très proches des cadres au sein des structures, dans les foyers, dans les milieux ouverts. Mais leur place dans les réunions aussi pose question, parce que… Je te donne un exemple. L’autre jour, j’assistais à une synthèse dans un Centre Educatif Fermé (CEF). Donc il y avait un chef de service, un éducateur référent du CEF, le psychologue et moi (éduc PJJ). L’éducateur du Centre, qui pourtant vit au quotidien avec le gamin, lui fait faire des activités, en fait, il n’avait qu’un rôle de rapporteur factuel. Je ne sais pas ce qu’il avait fait comme études ou comme formation, mais à aucun moment il n’était en mesure d’analyser, de mettre en abîme la situation du jeune placé… et puis j’ai compris… j’ai compris quand le psychologue a pris la parole. Il a envahi tout l’espace, avec ses mots, avec ses repères… sans avoir participer aux scènes et aux activités et sur la base de quelques entretiens dans son bureau, il était capable de tout interpréter, de tout mettre en correspondance, de reconstituer un puzzle et de produire un story telling dont le chef de service et l’éduc du centre se sont contentés. Je t’avoue avoir alors baissé les bras face à tant d’unanimité… ça m’a décontenancé… Et puis… Comment répondre quand visiblement on ne parle pas la même langue.

Nous en tant qu’éducateurs, aujourd’hui, finalement… On est de bons gestionnaires, on sait remplir des formulaires, on sait envoyer des courriers, écrire des rapports… mais on n’est plus dans cette bataille des mots ! Et pour le coup, cette bataille des mots, on l’a perdu !

TdL : Et cet essoufflement du militantisme, quel effet a-t-il au quotidien ?

Je crois que le mécanisme le plus intéressant, c’est le fait que l’on se démotive ! Je pense que toutes les personnes qui rentrent dans ces métiers-là, ils arrivent avec une forme d’énergie en début de carrière qui est vraiment louable et qui est… Ben voilà, on imagine qu’on va faire plein de choses avec les gamins mais… La machine est tellement plombante, tellement administrative, que, tu deviens avec le temps, et parce que tu t’épuises, une sorte de personne un peu aigrie. Tu vois, en tant qu’éducateur PJJ, on manipule un public qui est quand même très très fragile… Et bien, moi mon sentiment, c’est qu’au bout d’un moment on se fragilise comme eux. On n’a même plus l’énergie de se battre pour défendre ses convictions au sein d’un service ou de se réinventer en quittant l’administration. C’est-à-dire que, finalement, on ne se voit même plus bosser ailleurs, on se contente de notre petit métier médiocre avec nos conditions de travail détestables… On passe nos journées à dire à nos gamins : « Réinventez-vous, lancez- vous dans la vie, ayez un peu de courage… », alors que nous on est incapable de défendre nos convictions, de les défendre eux, ou même de nous réinventer nous-même… Alors la faute à quoi ? Sûrement à un lent glissement qui a dénaturé notre métier, et qui a fait de nous des bureaucrates, des gestionnaires… qui se replient sur le statut de fonctionnaire, et que ouais… c’est comme une prison dorée… On préfère souffrir avec ce statut-là que de s’imaginer ailleurs ! Moi, j’aimerais beaucoup partir, mais on a un manque de confiance en nous… Les éducs des années 70-80, c’était des gens militants, qui ont réinventé leur métier, qui ont créé des structures, parce qu’ils étaient beaucoup plus politisés, mais aussi parce que pour s’accomplir professionnellement, ils n’hésitaient pas à dire « Je me casse, et je vais monter un foyer, je vais faire un lieu de vie, je vais faire ceci ou cela… », tandis qu’aujourd’hui, plus personne n’imagine ni ne soutient de projets éducatifs innovants. Tout est très sclérosé administrativement… Et économiquement je n’en parle même pas. On n’est pas dupe du fait que le métier de travailleur social a muté… muté parce qu’on en a rationalisé ses principes et ses actions, qu’il n’est plus lisible qu’en terme de statistiques, et que ce faisant on l’a sciemment déshumanisé.

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