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3 rue Socrate – le nid du Marabout Marseille

Occupy la psychiatrie

mardi 10 janvier 2017

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3 rue Socrate – le nid du Marabout
Marseille : Occupy la psychiatrie

paru dans CQFD n°148 (novembre 2016), rubrique Actualités, par Emilien Bernard
mis en ligne le 28/11/2016 - commentaires

Récemment encore, ils étaient condamnés à la rue ou aux foyers d’accueil, exclus par une société rechignant à prendre en charge leurs troubles psychiatriques. Depuis août 2015, la trentaine d’habitants du 3 rue Socrate cohabite dans un bâtiment réquisitionné par l’association Marabout, en plein centre-ville de Marseille.

« Ce qui est utile est beau relativement à l’usage auquel il est utile. »
Socrate

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Dessin réalisé au 3 rue Socrate

Honneur aux artistes, commençons par Marcel. Ce jour-là, l’homme aux ceintures à tête de mort et aux bottes en croco vert pomme, 42 printemps, reçoit dans sa petite chambre du 3 rue Socrate, rangée nickel-chrome. En quelques mois de présence, il a eu le temps de soigneusement l’aménager, la décorant d’éléments disparates : un buste de cerf en plastique, une gravure sur bois en relief représentant des paysans, une commode en carton faite main. Home sweet home.

La porte franchie, Marcel installe d’autorité le visiteur sur son futon, puis se lance dans la présentation détaillée de ses créations : des dessins enfantins alternant cœurs et cervidés, des gravures sur cuir, des petites sculptures en bois. Œuvres touchantes, méticuleusement composées. S’il a du talent à revendre, pas question pour lui de le monnayer : ce serait enfreindre la loi du cœur, celle qui le guide, explique-t-il en se cognant vigoureusement l’organe en question. Ses créations, il les offre à ceux et celles qu’il aime, voilà tout.

D’origine roumaine, arrivé en France en 2011, Marcel ne parle pas très bien français, délivre un sabir d’autant plus hermétique qu’il a des difficultés d’élocution. Il n’empêche : on peut aisément le comprendre, tant il met d’enthousiasme à communiquer. Souvent désœuvré, il cherche du travail, aimerait reprendre ce boulot de maçon qui était le sien en Roumanie. Pas facile. Malgré tout, il est presque heureux, dit-il, même si parfois le « couci-couça » domine. Cela fait quelques mois qu’il s’est installé dans le bâtiment du 3 rue Socrate, au cœur de Marseille, et il s’y trouve bien. Sa chambre, c’est son havre de paix. Il y mène une existence généralement réglée comme du papier à musique, studieuse et routinière. « Tranquilla tranquilla », résume-t-il.

Babel en la Cité
S’il est logé ici, Marcel, c’est qu’il en a bavé, abonné aux galères. Surtout, il souffre de troubles psychiatriques lourds, « débloquerait » probablement sans ses médocs. Il n’est pas le seul. Au 3 rue Socrate, beaucoup sont dans le même cas, chacun chargé de son histoire. Il y a des solitaires comme Marcel, ou bien François, musicien affable tout juste sorti de la rue et qu’accompagne invariablement une vieille chienne au regard triste. Il y a ces deux jeunes touchants que les autres surnomment « Tartine » et « Beurre », pour des raisons mystérieuses. Il y a le très costaud Éric aux bras couturés de cicatrices et sa jeune femme, enceinte de quelques mois. Et puis il y a les familles qui malgré la précarité élèvent leurs enfants du mieux qu’elle peuvent – tous sont scolarisés. Au fil des étages, il y a des Albanais, des Serbes, des Algériens. Babel and co.

Tous ont encaissé des tuiles à répétition. Parfois la rue, d’autres fois des hébergements d’urgence mal adaptés, ou bien l’hôpital psychiatrique pour des périodes plus ou moins longues. Dans ce squat supervisé par des travailleurs sociaux [1], ils ont trouvé un refuge, un endroit où souffler. Si tout n’est pas parfait, si parfois la cohabitation déraille, si en ce mois d’octobre l’eau chaude fait temporairement défaut, ils y sont attachés. Bien sûr, il arrive que l’ambiance soit tendue, certains habitants se révélant plus ou moins impliqués dans la vie commune, d’autres « pétant les plombs » à l’occasion, mais cela finit généralement par s’arranger, à l’huile de coude et au postillon.

Thérapie par l’autonomie
C’est en août 2015 que le lieu a été ouvert par quelques bonnes volontés, notamment rassemblées dans l’association le Marabout du 46. Des gens estimant qu’il est scandaleux de ne pas profiter des bâtiments abandonnés pour y loger les condamnés à la rue, quitte à les installer illégalement. Ici, à deux pas des Réformés et de la Canebière, c’était auparavant un hôtel dédié à la prostitution – l’ancienne gérante est en taule pour proxénétisme. Doté de trois étages et 17 chambres, alors ouvert à tous les vents, le bâtiment a été minutieusement choisi par les chasseurs de squat aux commandes. Ces derniers se sont ensuite en partie effacés, laissant aux habitants le soin de gérer les lieux, en autogestion.

C’est ainsi que des vocations ont émergé. À l’image de Momo : celui qui fut chanteur de raï en Algérie veille à la tranquillité du bâtiment pendant la nuit et a pris une place primordiale dans le collectif. Il n’est pas le seul. Éric veille lui aussi au grain nocturne, Fatiah multiplie les couscous collectifs, François se propose de tenir à jour la trésorerie [2], etc. Chacun sa manière de s’impliquer, selon ses envies et capacités.

Et c’est bien de cela dont il était question dès l’ouverture du 3 rue Socrate : offrir une certaine autonomie aux habitants, les laisser se débrouiller pour les affaires de la vie courante, ne s’immiscer qu’à l’occasion, quand il y a des problèmes à régler, des situations qui dérapent, des urgences juridiques ou médicales [3]. Un « squat thérapeutique », dont Vincent, psychiatre et coordinateur du programme MARSS, résume l’approche ainsi : « L’idée, c’est de reprendre cette notion américaine d’“empowerement”, que les personnes logées ici puissent d’elles-mêmes trouver les solutions aux impasses qu’elles ont connues. »

Horizon expulsion ?
Si l’expérience est concluante, elle n’en reste pas moins menacée. Les propriétaires du bâtiment multiplient les démarches judiciaires et les menaces d’expulsion se succèdent, dont une ordonnance de référé datée de juin 2016. Conséquence : les habitants ne sont pas sûrs de passer l’hiver au chaud. Le 20 octobre dernier, ils étaient ainsi convoqués devant le JEX (Juge d’exécution des peines) du Tribunal de grande instance de Marseille. Il s’agissait de déterminer la date où l’expulsion sera applicable par la préfecture, qui dans ce cas peut très bien ne pas tenir compte de la trêve hivernale.

Ce jour-là, une douzaine d’habitants ont fait le déplacement, surmotivés par l’enjeu. Dans l’enceinte intimidante, alors que l’infecte Dame Justice les fait poireauter plus de deux heures, ils ne se laissent pas démonter, pouffent sur les bancs devant la Chambre 3 où la survie de leur foyer va se jouer. Mais quand l’audience est enfin lancée, tous se taisent, même les grandes gueules devant l’éternel, concentrés sur le déroulé de la procédure. Seuls quelques grattements frénétiques se font entendre – foutues punaises de lit. À la sortie, ils pèsent le pour et le contre, se rassurent comme ils peuvent, sachant que le délibéré tombera début décembre. « L’avocat a été très bon », estime l’un. « De toute manière, ils n’oseront pas nous expulser cet hiver », analyse une autre, « le scandale serait trop énorme. T’imagines ? Des familles entières à la rue ? »

Une certitude : le lieu est en sursis, à plus ou moins long terme. Triste constat, qu’adoucit cependant cette autre certitude : les logements vides ne manquent pas. Ni les bonnes volontés.

Notes

[1] S’y croisent notamment les membres de la coordination Marss (Mouvement et action pour le rétablissement sanitaire et social – équipe mobile de santé mentale comprenant aussi bien des professionnels de la santé que des volontaires bénévoles), ainsi que ceux des associations le Marabout du 46, JUST ou les Nomades Célestes.

[2] Chaque habitant est censé verser une somme mensuelle d’environ 50 euros par chambre, destinée à répondre aux dépenses les plus basiques, telles que le fioul et l’électricité.

[3] L’idée n’est pas neuve à Marseille. En 2007, un squat à destination de personnes cabossées par la vie a été ouvert dans la proche rue Curiol, au 46. L’expérience a bien fonctionné, peut-être un peu trop : le bâtiment a été régularisé par la ville, et c’est désormais un lieu de soins plus institutionnel, moins ouvert et expérimental. »


Voir en ligne : http://cqfd-journal.org/Marseille-O...

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