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Article 11 - Des chiffres et des fous

lundi 13 juillet 2015

Un article d’article 11 à lire directement sur leur site ici ou juste en dessous (mais on est moins bon en mise en page)

Des chiffres et des fous

« Si la folie constitue le miroir grossissant de notre fonctionnement social, écrit le journaliste Patrick Coupechoux dans ’Un homme comme vous’, elle nous indique aujourd’hui que notre société est malade. » Un point de vue développé dans cet entretien, réalisé en mai 2014.

Cet entretien a été réalisé en mai 2014 et publié dans le numéro 17 d’Article11. Avis à ceux que cette question intéresse : l’excellent et très nécessaire collectif Utopsy organise à partir de ce samedi 14h un « week-end de la folie ordinaire » au Lieu Dit, Paris 20e. Plus d’informations ICI.
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« L’homme est de plus en plus absent de la psychiatrie, mais peu s’en aperçoivent parce que l’homme est de plus en plus absent de l’homme. » (Henri Maldiney, 1999)
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Le propos de Patrick Coupechoux est limpide. Marqué du sceau de l’évidence. Résumé en quelques mots ? Le fou est un homme comme vous. Un être humain doté de sentiments, de souvenirs, de rêves, de cauchemars, d’interrogations existentielles, etc. Votre semblable en tous points. Votre double souffrant. Corollaire immédiat, il est vital de le « traiter comme [un] sujet et non comme [un] objet », selon les mots du regretté Jean Oury1.

Dans une société réellement régie par des considérations humaines, cette approche serait évidente. Pur bon sens. L’ouvrage du journaliste Patrick Coupechoux n’aurait alors aucune utilité. Las, ce n’est pas le cas. C’est même tout l’inverse : face à un système psychiatrique en pleine régression, dévoyé par les techniques de gestion et l’obsession sécuritaire, Un homme comme vous s’avère éminemment précieux.

« Si la folie constitue le miroir grossissant de notre fonctionnement social, écrit Patrick Coupechoux, elle nous indique aujourd’hui que notre société est malade. » Ces quelques mots, trame fondamentale du livre, il les développe ici. Entretien.
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Miroir grossissant

« Ma première enquête sur le sujet s’intitulait Un monde de fous (2006)2. Il s’agissait d’un état des lieux critique de la psychiatrie en France. En me lançant dans ce travail, j’étais persuadé que la psychiatrie traitait uniquement des fous. Mais en creusant, je me suis aperçu que ses orientations sont en réalité symptomatiques de processus touchant d’autres populations. Et j’ai fait donc le choix d’élargir l’approche, de passer de la psychose à la souffrance psychique de masse. Et notamment à la souffrance au travail – c’est ainsi qu’est né La Déprime des opprimés (2009).

Un homme comme vous (2014)3, mon troisième ouvrage sur ce thème, est la conséquence directe de mon immersion dans le milieu de la psychiatrie. La publication d’Un monde de fous ayant eu un certain ’’impact’’, j’ai été invité à participer à de nombreux débats. Ce fut l’occasion de rencontrer une foule de gens passionnants, fonctionnant à contre-courant des dévoiements actuels. Et cela m’a donné envie d’aborder cette problématique sur le fond. De dépasser le simple état des lieux pour interroger les grandes lignes. Qu’est-ce que la psychose ? Comment doit-on l’aborder ? Que dit-elle de notre société ? Et surtout : pourquoi la question de l’humanité de la folie est-elle absente des débats sur le sujet ?

Il existe un fil directeur entre ces trois livres : la conviction que la folie agit comme un miroir grossissant. Le psychiatre désaliéniste4 Lucien Bonnafé le formulait ainsi en 1983 : ’’Le fait psychiatrique n’est jamais que la représentation hyperbolique de ce qui se passe dans l’ensemble d’une société.’’ Et justement, notre société a réduit l’individu à une ressource humaine, à une variable d’ajustement. Marie-Anne Montchamp, ancienne ministre de Fillon, tenait des propos très révélateurs sur le sujet dans le documentaire Un monde sans fous ?5 : ’’Un habitant sur quatre souffre de troubles mentaux. Que se passe-t-il si nous mettons entre parenthèses un quart de notre potentiel de ressources humaines ? Nous nous disqualifions totalement dans la compétition économique.’’ Le statut du fou est donc celui de l’individu lambda, sinon qu’il est hypertrophié et que sa souffrance est démultipliée.
Certes, ce constat s’applique également aux prisonniers ou aux SDF, mais le fou occupe une position encore plus dégradée qu’eux. Il se trouve en première ligne et subit de plein fouet la déshumanisation en cours. »

« Il est comme il est »

« Le fou est un être humain à part entière. Comme n’importe qui, il tente – même dans ses délires – de se construire en tant qu’individu, de se défendre, de ’’lever le rideau’’, selon l’expression du psychiatre catalan François Tosquelles. La folie n’est pas quelque chose qui vous frappe puis s’en va. Et on ne peut pas dire qu’un fou devrait être différent de ce qu’il est. Il est comme il est. Et il faut se battre pour qu’il soit respecté ainsi.

Si vous considérez que le fou est votre semblable, vous mettrez plutôt en œuvre une politique de soins respectant sa personne et basée sur une véritable relation. Si au contraire vous le considérez comme ’’déficitaire’’, vous lui imposerez des objectifs – de réinsertion, de réhabilitation. Vous confondrez alors soin et traitement médicamenteux, et au lieu de l’aider vous aggraverez son aliénation et ses souffrances. C’est exactement ce qui est en train de se passer. »
Derrière les mots

« Le terme ’’fou’’ n’est plus utilisé de manière officielle ou dans les milieux médicaux. C’est une évolution sémantique éminemment symbolique. Parce que le mot ’’fou’’ recouvre en réalité un champ beaucoup plus large que celui de ’’malade mental’’, aujourd’hui plébiscité. Il désigne non seulement les souffrances de celui qui vit un drame humain, mais également une existence, une façon d’être un homme. Quand on parle de ’’maladie mentale’’ ou de ’’handicap’’, on oblitère la part humaine du fou, celle qui nous renvoie à nous-mêmes.

Prenons le terme de ’’handicap psychique’’. Il correspond pleinement à ce paradigme de la ’’santé mentale’’, dans lequel on ne considère plus le fou comme un sujet mais comme une variable. Son handicap est ainsi défini par rapport à la norme de l’individu-marché – basée sur la performance, la compétitivité, la capacité à consommer, etc. Une telle approche fige les gens dans une étiquette et facilite leur traitement sur un mode uniquement gestionnaire.


Extraction de la pierre de folie - Jérôme Bosch, vers 1500

Certains considèrent le mot ’’fou’’ comme plus péjoratif que le terme ’’schizophrène’’. Dans les débats, le fait que j’utilise le premier suscite parfois des réactions outragées. J’y vois le signe que la pensée dominante s’est imposée. Parce qu’en réalité, le mot ’’schizophrène’’ est éminemment péjoratif, surtout depuis le discours sécuritaire prononcé par Nicolas Sarkozy à Antony6. Ce qualificatif sous-entend que le patient en question est porteur d’une maladie dont ne souffre pas l’homme normal. Cela crée un fossé. La folie est davantage qu’une maladie – on peut même se demander si c’en est une. C’est une existence, qui interroge les normes de la société. »

Un rapport emblématique

« En 2010, la psychiatre Viviane Kovess-Masféty a remis un rapport sur la santé mentale au Premier ministre. Ce document est perclus d’expressions floues comme ’’bien-être’’, ’’réussir sa vie’’ ou ’’troubles existentiels’’. Ses conclusions ? La santé mentale concerne tout le monde. Au système de la psychiatrie (celle de l’asile ou du secteur7), il faudrait en substituer un nouveau, qui traiterait de chacun de nous. Le titre du rapport est d’ailleurs très clair : ’’La santé mentale, affaire de tous’’.

Dans une telle approche, le soin n’est plus le souci principal : l’objectif de régulation sociale prime. L’individu, confronté à un contexte de compétition économique et de précarité généralisée, est sommé de s’adapter aux changements bousculant sa vie. La santé mentale est ainsi utilisée pour créer un individu marchand, en mettant l’accent sur sa capacité d’ ’’adaptation’’. L’individu lambda ne doit pas interroger le monde mais l’accepter. Si ça lui est compliqué, les ’’outils’’ charriés par le concept de ’’santé mentale’’ sont censés l’y aider. Et s’il n’y parvient pas, alors il sera totalement exclu, littéralement à la rue.

Derrière le discours porté, il y a en effet une réalité terrible : une vraie politique de tri est mise en œuvre. Et ceux qui ne parviennent pas à ’’réussir leur vie’’ sont radicalement mis à l’écart. Résultat : 30 % des SDF sont psychotiques et 45 % des détenus des prisons françaises devraient être psychiatrisés. Ces gens ont été abandonnés. Quand le directeur de l’hôpital psychiatrique de Nancy m’annonce fièrement que son ’’établissement accueillait deux mille personnes il y a vingt-cinq ans, quand il n’en compte plus que deux cent aujourd’hui’’, avant d’arguer que ’’c’est une très bonne performance’’, il est dans le déni de cette réalité. »

La réhabilitation pour seul horizon

« Les gens qui dictent aujourd’hui les évolutions en matière de psychiatrie sont obsédés par l’idée de ’’réhabilitation’’. Leur solution ? Vider les hôpitaux psychiatriques de leurs patients, désormais invités à s’intégrer à la Cité. Cette politique pourrait être vertueuse si elle mettait ces patients au centre. Mais ce n’est pas le cas : la question du soin, de la relation nouée, est totalement évacuée. Que ces gens se trouvent en souffrance ou exclus une fois sortis de l’hôpital psychiatrique importe peu. Ils peuvent être enfermés dans une maison de retraite ou croupir dans la solitude d’un appartement, tout le monde s’en moque. L’important, c’est qu’ils ne dérangent pas.

Le terme de ’’réhabilitation’’ implique que la folie serait un déficit, un handicap à compenser. C’est une approche biaisée. Parce que la folie est avant tout une manière d’être, d’ailleurs parfois créatrice. Dans le livre, je reviens longuement sur la question des liens entre création artistique et folie. Et je m’intéresse notamment aux prises de positions des surréalistes dans l’entre-deux-guerres. Comme les désaliénistes plus tard, ceux-ci cherchaient à mettre en avant l’humanité de la folie. Des tentatives qui nous semblent aujourd’hui très lointaines, tant le mode gestionnaire s’est totalement imposé. »

Les racines du mal

« Dans l’histoire, l’évolution vers un traitement plus humain de la folie n’a été ni simple ni linéaire. Quand Philippe Pinel enlève les chaînes des fous à l’hôpital de Bicêtre en 1793, il s’inscrit dans un contexte révolutionnaire. La conception de l’homme et de l’individu en société est alors en train de changer, et cela vaut aussi pour le fou. Ainsi de cette déclaration, devant la Convention, d’un révolutionnaire nommé Lebon : ’’Mettez donc au-dessus de la porte de ces asiles des inscriptions qui annoncent leur disparition prochaine. Car si, la Révolution finie, nous avons encore des malheureux parmi nous, nos travaux révolutionnaires auront été vains.’’ Las, le souffle retombe vite, et la réaction thermidorienne conduit à une rapide régression : au XIXe siècle, l’asile, de lieu de soins tel qu’il était pensé par son fondateur Pinel, se transforme en son contraire.


« Le docteur Philippe Pinel faisant tomber les chaînes des aliénés à la Salpêtrière » (1878), tableau de Tony-Robert-Fleury.

Le XIXe siècle voit aussi s’imposer une série de théories portées sur l’hygiénisme et qui dénient toute humanité à la folie. Pour le psychiatre franco-autrichien Augustin Morel, alors influent, la folie contribue à la dégénérescence de la race. Une vision des choses qui s’enracine sur la longueur et qui va conduire, entre autres, à une véritable hécatombe des fous pendant l’Occupation : 40 000 internés meurent de faim en France durant cette période.

De manière générale, hors le courant désaliéniste pendant la Seconde Guerre mondiale8, les critiques les plus vigoureuses du système aliéniste ne viennent pas de la psychiatrie. Dans l’entre-deux-guerres, ce sont par exemple les surréalistes qui prennent position pour un traitement humain. Ou encore, Albert Londres, critiquant le système asilaire dans Chez les fous. De même à la Libération : la progressive mise en place de la psychiatrie de secteur s’inscrit dans un mouvement de fond, avec le programme du Conseil national de la Résistance. La politique engagée dépasse ici de loin la simple question psychiatrique. Au fond, ce qui se joue de plus important dans le traitement de la folie relève rarement de la psychiatrie, parce que cette dernière se révèle souvent incapable d’aller contre le courant dominant. C’est encore le cas de nos jours. »

Le soin aux oubliettes

« L’humanité des fous est aujourd’hui niée par le recours systématique à des techniques de gestion. Le système asilaire, tel qu’il s’est développé au XIXe siècle, s’inscrivait déjà dans ce déni d’humanité, puisqu’il s’agissait d’enfermer le patient entre quatre murs. L’enfermement est désormais moins systématique, mais l’objectif reste le même : garder sous contrôle des populations dites ’’à risque’’. Gaver quelqu’un de médicaments n’est pas du soin, juste une forme de maîtrise qui permet de décentraliser l’asile.

Si on schématise, on peut discerner deux étapes dans le traitement actuel de la folie. La première correspond au temps de la crise, quand le patient ’’pète les plombs’’. La société y répond par des outils de gestion délégués à l’hôpital – médicaments et chambres d’isolement. Pour des raisons budgétaires, cette phase est désormais raccourcie au maximum : il ne faut pas que la personne reste à l’hôpital trop longtemps. Dès qu’elle est calmée, on lui demande donc quel est son ’’projet de sortie’’, on la somme de se réhabiliter.

La deuxième étape relève de la chronicité, du temps long : ce n’est pas parce que vous n’êtes plus en crise que vous n’êtes plus fou. Dans le passé, c’était simple : l’asile gérait aussi bien la crise que l’après-crise. Et quand la psychiatrie de secteur s’est imposée dans les années 1960, cette idée a perduré - notamment avec la ’’continuité des soins’’ dans et hors de l’hôpital. Aujourd’hui, c’est fini. Une fois que le patient est sorti, l’hôpital s’en lave les mains ; il renvoie le patient vers des associations qui gèrent tant bien que mal la chronicité. C’est souvent un cercle sans fin, un ’’tourniquet’’ : les gens entrent et sortent de l’hôpital au gré de leurs crises.

Ce mode de fonctionnement est plus complexe que l’enfermement. C’est pourquoi de nombreux partenariats sont mis en place. Les gouvernements successifs insistent par exemple pour multiplier les conseils locaux de santé mentale, placés sous l’égide du maire d’une commune et réunissant divers secteurs : policiers, juges, psychiatres, représentants de l’Éducation nationale, etc. Ces conseils sont in fine chargés de gérer la santé mentale. J’ai rencontré l’un de ses animateurs, à Nanterre, et j’ai été frappé par un cas dont il m’a parlé. Il était question d’un type qui posait des problèmes dans son quartier, suscitant des plaintes et des mains courantes. En réponse, le conseil local de santé mentale a créé une cellule chargée de régler la question en douceur, avec un numéro de téléphone à appeler en cas de nouvelles crises. Cela pourrait paraître une bonne solution, évidemment préférable au recours à la camisole de force. Sauf que la question du soin était totalement évacuée. Il s’agissait juste d’empêcher cet homme de perturber davantage la vie de la Cité. Et tant pis s’il restait enfermé dans sa chambre, en souffrance, dans ses délires et sa parano. »


Dessin de Baptiste Alchourroun, réalisé pour cet entretien et publié dans le numéro 17 d’’Article11’

L’humain à la dérive

« Dans le domaine psychiatrique, il s’opère aujourd’hui une déshumanisation forcenée – sans égale depuis les pires heures de l’asile. Le focus est largement mis sur l’aspect sécuritaire. Et suite au discours d’Antony, les régressions se sont multipliées : retour des chambres d’isolement, de la contention, des grilles, des systèmes de surveillance, etc.

Dans les années 1970, certains spécialistes, à l’image de Lucien Bonnafé, étaient convaincus que la psychiatrie portait en germe un risque totalitaire. Ils craignaient que ses dérives ne s’exportent à toute la société. Mais aujourd’hui, la situation est encore pire que ce qu’ils avaient imaginé. Le sécuritaire n’est qu’un pan parmi d’autres de l’instauration d’ambitieux moyens de maîtrise de l’individu – ce que Foucault appelait la ’’biopolitique’’. Faire de chaque individu une ressource humaine performante passe en effet par la mise en place d’un système qui va bien au-delà du sécuritaire. Il s’agit de gérer les populations et d’imposer un sujet-type. En la matière, Sarkozy n’a rien inventé : il n’est que l’un des symptômes – Jean Oury disait ’’une puce’’ – de cette machinerie profondément enracinée dans nos sociétés.

Au XIXe siècle, le psychiatre Augustin Morel, que j’évoquais plus haut, considérait les classes populaires comme des foyers d’infection. Et pour les ’’guérir’’, il voulait ’’pénétrer les familles’’. Il n’avait heureusement pas les moyens de son ambition : la prévention passait alors forcément par une rencontre physique, une présence – un tel projet dans ces conditions aurait demandé une organisation pléthorique. Mais ce n’est plus le cas : aujourd’hui, on trace les profils avec des outils informatiques et la surveillance est décentralisée. Parce que la technique le permet, la gestion des populations à risque dont rêvait Augustin Morel est désormais une réalité. »
Impasse scientiste

« La folie n’est plus un thème dont se saisissent les intellectuels. Il n’y a plus aujourd’hui de Michel Foucault, de Félix Guattari ou de Robert Castel pour porter ce sujet dans le débat public. Et l’un des derniers grands penseurs de la folie, Jean Oury, vient de disparaître. La réflexion s’est figée, elle a même régressé. Et le discours que je porte est regardé comme un archaïsme : à l’époque des neurosciences pures et dures, ce serait faire preuve de romantisme ou de naïveté que de croire encore que l’aspect humain doit prédominer.


Peinture de Carlo Zinelli

L’idée que la folie, et notamment la schizophrénie, serait une question purement biologique s’est progressivement imposée. C’est pourtant loin d’être prouvé. Et même si c’était le cas, ça ne changerait rien au fait que le soin réside d’abord dans la relation. Et qu’il faut ’’accueillir’’ la folie. Considérer qu’elle provient uniquement d’un gène déficient ou d’un cerveau malade permet de faire porter à ceux-ci la responsabilité de la souffrance de l’autre. À ne privilégier que l’aspect biologique des choses, on s’exonère de toute réflexion sur notre propre comportement vis-à-vis du fou, sur notre responsabilité dans l’aggravation de sa folie. Plus généralement, cela permet à la société de se dégager de toute responsabilité. »

Abandons

« Le dernier chapitre de mon livre se veut un portrait de l’univers de Francis, un patient que j’ai rencontré dans une clinique fonctionnant sur le principe de la psychothérapie institutionnelle9, à Caen - l’un des derniers lieux à tenter de maintenir le soin au sens de la relation. Alors qu’un psychiatre nous présentait, Francis l’a coupé : ’’Ce n’est pas la peine, on se connaît depuis 40 ans.’’ C’était faux, bien sûr. Mais j’ai fait le choix d’intégrer les délires de Francis dans son portrait. Lui est schizophrène et illustre bien la démarche du livre. Il apparaît tel qu’il est et le lecteur doit faire l’effort de l’accepter ainsi.

Cela me fait penser au cas d’un homme obsédé par son scoubidou, que j’évoque aussi dans le livre. Ce patient est interné dans un service pour malades difficiles, parce qu’il a tué sa femme à coups de marteau. Et pourtant, dans le cadre de la psychothérapie institutionnelle, il s’ouvre à d’autres horizons. Une relation se crée, il progresse. En clair : même avec les gens dans la position la plus extrême, il est possible d’avancer.

Cela renvoie évidemment à cette fausse question de la dangerosité, qui sous-tend les méthodes sécuritaires et obsède les médias. L’idée de risque zéro est totalitaire, elle implique une surveillance constante. Alors que les gens dangereux dans le domaine de la folie sont une infime minorité : il y a proportionnellement moins de crimes commis par des gens fous que par les autres. Et même quand la violence est latente chez un patient, le fait de créer une rencontre, de maintenir une relation qui dure – c’est un temps très long que celui de la psychose, l’inverse de celui du néo-libéralisme et de la compétitivité – permet de réduire de manière importante le risque que quelque chose se passe. L’homme qui a décapité deux infirmières à Pau en 2004 était ainsi un psychotique laissé à l’abandon. C’est quand le système de soins ne s’est plus occupé de lui qu’il est devenu dangereux. »

« Comme des pions »

« Le fondateur de la clinique de La Borde, Jean Oury, est mort la semaine dernière. Au-delà de la perte que représente sa disparition, j’espère que l’expérience qu’il avait initiée va se poursuivre. Ce n’est pas gagné : les pouvoirs publics font depuis longtemps pression pour entraver cette approche de la folie dont il était le plus célèbre partisan. Et celle-ci perd sans cesse du terrain, à cause d’une politique bureaucratique qui confond soins et traitements médicamenteux, qui entend imposer des ’’bonnes pratiques’’ valables pour tous, qui érige la gestion en principe premier, qui accrédite et qui évalue – mais ’’comment évaluer un sourire ?’’, demandait Jean Oury.

En me lançant dans Un homme comme vous, j’avais quelques doutes. Je me demandais si le thème de l’humanité de la folie allait être compris. Mais au bout de quelques mois, il m’est apparu que j’avais eu raison de choisir cet angle, notamment parce que les personnes rencontrées au cours des débats auxquels j’ai participé m’ont conforté dans ce choix. Au fond, c’est toute notre société qui souffre aujourd’hui d’une terrible perte d’humanité dans les relations sociales – les gens n’en peuvent plus d’être traités comme des pions.

Le respect de l’humanité a rarement été une évidence au cours de l’histoire. C’est une lutte permanente. Il y a trois semaines [en mai 2014], Jean-Marie Le Pen a sorti cette phrase épouvantable au sujet de la prétendue pression migratoire africaine : ’’Monseigneur Ébola pourrait régler la question rapidement...’’ Candidat en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, il a pourtant recueilli une semaine plus tard près de 30 % des voix aux élections européennes. Est-ce que la folie est vraiment l’apanage des fous ? Rien n’est moins sûr. »


1 Fondateur de la clinique de La Borde en 1953 et personnalité fondamentale des courants critiques de la psychiatrie, Jean Oury est mort en mai dernier. La clinique de La Borde lui survit. Situé dans le Loir-et-Cher, le lieu a appliqué dès sa création les principes de la psychothérapie institutionnelle (voir la note 8), jouant un rôle majeur dans le développement d’une psychiatrie critique.

2 Les trois ouvrages de Patrick Coupechoux évoqués dans cet entretien ont été publiés au Seuil.

3

4 Le désaliénisme, courant de réforme dans le domaine psychiatrique, s’est affirmé dans les années 1960 en réaction à une vision asilaire de l’hôpital. Ce mouvement avançait de front avec une remise en cause plus profonde de la société.

5 Documentaire de Philippe Borrel (2010) – notamment disponible sur Youtube.

6 Présentant notamment « un plan de sécurisation des hôpitaux », ce discours fut prononcé le 2 décembre 2009, peu après l’agression mortelle d’un étudiant grenoblois par un patient de l’hôpital de Saint-Egrève.

7 L’essor de la psychiatrie de secteur, privilégiant un traitement « hors les murs », a constitué une vraie rupture avec le système d’enfermement de l’asile. Elle fut progressivement introduite en France à partir de la fin des années 1950, notamment sous l’impulsion de Lucien Bonnafé.

8 Dans Un homme comme vous, Patrick Coupechoux insiste particulièrement sur la naissance du courant désaliéniste, qui émerge au cœur de la Résistance. Il évoque notamment les Journées de Bonneval, initiées en 1942 par Henri Ey et reconduites en 1943, puis 1946.

9 Mouvement critique de la psychiatrie né au cours de la Seconde Guerre mondiale, au sein de l’asile de Saint-Alban, haut-lieu de la Résistance. Il s’agissait de modifier l’institution soignante selon des principes mêlant psychanalyse et marxisme.

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