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Deux témoignages sur les HP

Lu sur Vice

jeudi 15 novembre 2018

Premier témoignage, lu survice

Ce que l’on voit en étant internée en hôpital psychiatrique J’ai passé cet automne dans un centre de soins psychiatriques de Paris – voilà comment c’était.

Je ne me rappelle pas être arrivée à l’hôpital. Je sais que je me suis juste réveillée dans une chambre qui n’était pas la mienne, dans un pyjama que je ne me rappelais pas avoir revêtu.

La première chose que je vois en pénétrant dans la salle commune, c’est un homme qui parle tout seul et colle des affiches. Ce sont des lettres. Ses destinataires sont Dieu, le président de la République et les papillons. Il insiste pour les coller sur la télévision, ce qui ne chagrine pas les autres patients. Beaucoup d’entre eux sont en chaussettes – ou pieds nus. Je ne sais pas trop ce que je fais là. Puis une femme s’approche. Elle me demande si je peux lui couper les cheveux comme moi. « J’ai toujours rêvé d’avoir une frange », me dit-elle.

Plusieurs personnes ont les yeux rivés sur la télé, mais aucune ne fait attention au programme. Elles sont simplement là. J’entends que derrière moi, on débat des nouveaux clips – celui de Kaaris, notamment. Parmi les patients, certains ont l’air tout à fait normal. Par exemple Patrick*, 23 ans, enfermé contre son gré deux semaines plus tôt après une altercation musclée avec la police. C’est un jeune étudiant blond, calme en apparence. Il passe ses journées à lire la presse. Le reste du temps, il cherche un moyen de s’enfuir.

Au mois d’octobre dernier, j’ai été en proie à plusieurs graves crises de démence, entraînées par ma bipolarité. Celles-ci m’ont conduite à atterrir dans un hôpital psychiatrique parisien, plus précisément le Centre hospitalier de Saint-Anne, un mardi vers 3 heures et demie du matin. Après deux premières journées passées à dormir, shootée au valium, j’ai commencé à pouvoir sortir de ma chambre afin de découvrir un milieu hospitalier un peu particulier : la faune et la flore d’un HP français, en 2016.

Défoncée aux médicaments, j’ai perdu la notion du temps et ai d’abord eu du mal à croire les infirmiers lorsqu’ils m’ont annoncé la date du jour. Ils m’ont dit que j’allais devoir « rester un peu ». Avec eux, j’ai appris que les médecins et le personnel médical faisaient un travail remarquable – et très fatigant.

J’ai aussi appris que près de 12 millions de Français étaient atteints de troubles psychiques de degrés divers – soit presque un Français sur cinq. Sur les 45 millions de Français adultes, 18,5 % d’entre eux sont considérés comme porteurs d’un trouble psychiatrique pathologique. En 2013, 31 % des Français âgés de 25 à 34 ans étaient concernés par divers degrés de dépression.


Une partie d’échecs dans la salle d’activités.

Dans un hôpital psychiatrique, tout est minuté. Le dîner est à 19 h 10 – et à 19 h 20, il est déjà trop tard. Mon premier repas se passe dans le calme. La « dinde au curry » annoncée est en réalité un triste morceau de dinde flottant dans de l’eau. La première nuit, une femme entre dans ma chambre à l’improviste, pour me dire : « Si vous ne me donnez pas de gâteaux, je vais me mettre à pleurer. » Je lui donne ma réserve de Petits Lu, sans broncher.

Le lendemain je n’ai rien à faire à part errer dans les couloirs, vêtue d’un pyjama bleu. Le port de celui-ci est obligatoire, sans doute pour qu’on ne puisse pas s’échapper. Mon portable sonne en continu depuis que je l’ai allumé ; je n’avais pas eu l’occasion de prévenir mes proches de mon internement soudain.

Les nouveaux arrivants n’ont pas le droit de manger au self. Selon les règles de l’hôpital, ils doivent rester à leur étage, où des infirmiers leur apportent un plateau. Pour descendre, je passe par un ascenseur – les escaliers sont interdits et fermés à clef. Le monte-charge est terrifiant ; on aperçoit des traces rouges au sol, qui font penser à du sang. « Je crois qu’ils ont fait tomber une charlotte aux fraises la semaine dernière », m’assure Patrick.


Des patients regardent la télé, comme hypnotisés.

Ma journée est rythmée par les divers examens. Sang, tension, puis prises d’expédients. Le personnel soignant est adorable, très à l’écoute. Nous prenons nos médicaments à heure fixe, toujours devant les aides-soignants. Les calmants sous forme de gouttes sont préférés, afin que l’on ne puisse cacher les pilules sous notre langue.

Je rencontre Antoine*, qui a 27 ans, et est bipolaire comme moi. Tandis qu’il vient s’asseoir à mes côtés, il m’annonce d’une voix solennelle : « Ici c’est comme la prison – c’est pourquoi je vais te prendre sous mon aile et te dire qui tu peux fréquenter ou pas. ». On s’entend bien. On fume en lisant les poèmes qu’il écrit – il est persuadé d’être le nouveau Proust. Il a toujours l’air dans ses pensées, le regard vague derrière ses lunettes à écailles. Il m’apprend à jouer au backgammon. Selon lui, ici les gens « s’associent pour survivre ».

Antoine et moi formons une bonne bande avec Patrick*, T* et Sofiane*. Antoine et Patrick sont des gentlemen – ils se battent pour me prêter leur veste quand on sort dans la cour. Ils me font beaucoup rire. Nous sommes tous des rescapés et pourtant on se croirait en colo, ou en vacances entre potes. Ce qui me plaît ici, c’est que même la personne la plus atteinte est traitée comme un être humain et jamais comme une bête de foire.

Plus je connais Antoine, plus je me rends compte de ses failles. Arrivé depuis peu pour trouver un traitement plus adapté à sa condition, il est en réalité en pleine phase maniaque.


La chambre de l’auteure au cours de son séjour à l’hôpital.

Un soir après le dîner, il me dit qu’il a « quelque chose de très important à me confier », mais que je dois « me préparer mentalement ». Là, il m’annonce être médium, et capable de communiquer avec les esprits et les arbres. Il dit qu’il possède aussi le pouvoir de se transformer en animal. Il me raconte qu’il est également un disciple du fils de Dieu revenu sur Terre sous la forme d’Abel*, un autre jeune patient de notre service.

Je crois d’abord qu’il se fout de moi. Puis je suis obligée de me rendre à l’évidence : il y croit. J’essaie de lui faire comprendre qu’il n’est « pas le seul ici à penser être relié directement à Dieu », et qu’il faut qu’il garde cette théorie pour lui s’il espère qu’on le laisse sortir un jour.

Fatima me répète qu’elle veut mourir. Tout d’un coup, elle me saisit les mains et les place sur son cou. Elle me crie : « Tue-moi, tue-moi de tes propres mains. »

Abel, « la réincarnation du Christ » selon Antoine, est un garçon aussi adorable qu’il est étrange. Persuadé d’être la réincarnation de Jésus, ce don lui permettrait de faire des choses comme tuer des gens en tirant aux dés. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, peut-être de la tache de naissance dans la paume de la main, là où il a été « cloué lors de sa vie précédente ». Il pense aussi être une réincarnation de Clark Kent, en mission pour sauver l’humanité.

Un jour, il a violemment frappé contre un mur. Quand je lui demande pourquoi il a fait ça, il me répond : « colère ». Il se confie à moi avec le peu de mots que ses médicaments lui permettent de prononcer. Il est atteint du VIH ; il prend un traitement très puissant qui le fait délirer et agir au ralenti.


Un déjeuner d’hôpital, avec « la bande ».

La nuit suivante, la taxeuse de nourriture revient. Je lui offre des clémentines. Antoine est parano, il me dit qu’elle cherche à me faire du mal et à « aspirer mon énergie vitale ». Il a vraiment l’air triste quand elle est dans les parages.

Les gens d’ici livrent leurs histoires les plus intimes. Les plus belles comme les plus tristes. Une femme d’une cinquantaine d’années me révèle être folle amoureuse de sa femme depuis 22 ans – « je l’aimerais jusqu’à la fin », me dit-elle. Quand elle sortira elles iront « refaire le tour du monde dans les deux sens ». Elle me montre des photos d’elles quand elles n’avaient que 20 ans. Elles sont si belles.

Une autre femme, d’à peu près le même âge, vient souvent se confier à moi. Elle me met si mal à l’aise que j’essaierai désormais de l’éviter dans les couloirs. Je ne sais pas comment réagir face à sa détresse – et elle me fait un peu flipper. Elle a été enfermée ici pour plusieurs raisons, dont une affaire de harcèlements. Elle me raconte qu’elle est « pathologiquement amoureuse d’un homme », qu’elle connaît à peine. Elle est venue le harceler à son travail. Elle est reconnue pathologiquement comme étant nymphomane. Elle lui écrit des dizaines de lettres et prévoit de le retrouver à sa première permission. Elle me dit qu’elle ne peut pas guérir « si elle ne couche pas avec cet homme », qu’elle a besoin de savoir ce qu’il fait, quand, où et avec qui ; qu’elle arrive à le sentir.

Pourtant, selon l’auteur et professeur des universités Jean-Louis Senon, moins d’un pourcent des crimes en France seraient commis par des personnes atteintes de graves troubles de la santé mentale. Au contraire, elles seraient de fait bien plus exposées à la violence car elles en sont les premières victimes, eu égard à leur fragilité.

Les jours passent, et la première nuit sans être défoncée est assez dure. Je prends conscience de tout ce qui m’entoure : le vent qui fait claquer les velux, les bruits de la plomberie, les gens qui rigolent ou gémissent au loin. Parfois les nuits sont calmes, parfois beaucoup moins. Le sevrage des médicaments est extrêmement difficile. Au loin, quelqu’un joue de l’harmonica.

J’ai eu la permission de sortir pendant quatre heures un après-midi, accompagnée. Tout le monde veut que j’achète des choses pour eux : je prends des clopes roulées pour Antoine, des limes à ongles, des clémentines, un gâteau pour Patrick, et un pour Abel dont c’est l’anniversaire.


Un tag significatif trouvé dans l’hôpital.

En rentrant Antoine me fait faire le tour de son « monde imaginaire », qui se limite à la petite cour dans laquelle vont fumer les patients de tous les étages confondus. « Là, ce sont mes plants de cannabis, bientôt ils seront prêts pour la récolte », me dit-il en désignant un buisson de mauvaises herbes. Il me prête son manteau, il paraît qu’il a des pouvoirs magiques. « C’est une armure qui me protège des mauvais esprits », ajoute-t-il. Je ferais peut-être mieux de la garder.

Abel ne veut rien écouter. Il dit que ceux qui l’ont laissé tomber quand il « a réalisé qu’il était le Christ » sont des « Judas ».

Sofiane a convoqué les personnes qu’il préfère pour annoncer qu’il rentrait chez lui, enfin. Il a préparé un petit discours. On ne peut s’empêcher de faire des blagues pour cacher son émotion. Ils sont tous là depuis plus longtemps que moi et ont hâte de pouvoir s’en aller à leur tour, même si l’hospitalisation leur fait beaucoup de bien. Il m’a donné son bracelet en souvenir.

Antoine veut qu’on fasse une grande fête quand on sera tous sortis de l’hôpital. « Thé et pâtisseries », car la plupart d’entre nous n’ont pas le droit à l’alcool.


Coca, cafés et dessins dans la salle d’activités.

À la cantine on reste en bande. On cherche nos animaux totem ; on m’a attribué la tortue – pour la sagesse, j’espère. On se raconte nos anecdotes de conneries qu’on a pu faire en phase maniaque. L’un a frappé un videur, l’autre a cassé des fenêtres avec un extincteur, sans raison. On trinque avec de l’eau devant nos flageolets froids et notre viande sans goût.

Quand je retrouve Antoine, on a de grandes conversations philosophiques. Il m’explique que la douleur est toujours temporaire. On parle de la vie, de l’amour, des relations humaines. Il est très intelligent pour quelqu’un qui pense être un disciple de la réincarnation de Jésus.

On fête l’anniversaire d’Abel le vendredi. Il fête ses 24 automnes. Pour l’occasion, Patrick et moi lui avons préparé un gâteau et avons convié tous les patients de l’étage qui ne dormaient pas. La maman d’Antoine nous a fait de la compote maison pour y tremper des sablés, et Antoine a passé la journée à écrire un poème pour l’homme du jour. Abel en a pleuré d’émotion.


Tout l’étage s’est réuni pour fêter l’anniversaire d’Abel .

On écrit beaucoup avec Antoine. Il est très concentré quand il écrit ; il réécrit tout dix fois, et avance lentement. On écrit ensemble jusqu’à tard dans la nuit : moi mon article, lui ses textes. Parfois on se lance des défis de poèmes, avec des gages à la clé.

Très porté sur le mysticisme, il m’explique tout plein de trucs sur les auras et les énergies. Il est très intéressant, même quand sa maladie le fait partir trop loin. Il essaie de me convaincre qu’il a invoqué un suricate (son animal totem) qui se tient sur ma cuisse. J’ai beau avoir vérifié plusieurs fois, il n’y a qu’une clémentine à moitié entamée. Je lui dis que je ne le vois pas. Il me répond « c’est normal il est parti, il trouve que tu n’es pas sympa. »

J’écris jusqu’à 2 heures du matin dans la salle commune. Je vois passer Benjamin* – je l’interpelle, rien. Benjamin est somnambule. J’ai juste réussi à me faire repérer par l’infirmière, qui me force à retourner dans ma chambre. Je suis réveillée dans la nuit par des hurlements qui se transforment en chants, vite reprit par un autre patient qui se met à scander des slogans politiques. J’entends : « Sarko t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ! » Il est 4 heures.

Je crois qu’une nouvelle est arrivée. C’est une jeune Suédoise, journaliste à Paris. Elle est belle, blonde et a un beau sourire qui laisse apparaître une dent en or. Elle ne laisse pas les hommes du service insensibles. Deux d’entre eux veulent se mettre à apprendre le suédois pour l’impressionner. Maja* me raconte qu’elle s’est jetée dans la Seine il y a deux jours de ça. Elle me dit avoir 29 ans, « mais 19 la nuit », et qu’on ira faire le tour des clubs parisiens quand on sortira. J’apprends qu’elle est là depuis bien plus longtemps qu’elle ne le dit. En réalité, elle s’était juste échappée de son secteur ; des infirmiers se sont déplacés pour venir la chercher.


Florilège d’inscriptions taguées par les patients au fil des années.

Pendant ce temps, la femme atteinte de nymphomanie est de retour de sa permission. Elle n’a pas pu s’empêcher d’aller à la boutique où travaille l’homme qu’elle convoite. Elle a été interdite d’entrée, et l’homme va demander une ordonnance de restriction contre elle. Elle l’imagine en train de se moquer d’elle et elle dit que ça lui fait du bien. « À défaut de lui faire l’amour, je le fais rire. » C’est tragique.

Je dîne au self avec Agathe* et Antoine. Agathe est là depuis cinq mois, c’est son dixième internement. Nous lui conseillons de trouver un but professionnel pour s’en sortir. Elle serait tentée par la coiffure, et tient à s’entraîner sur les cheveux d’Antoine. Selon l’INVS, seules 40 % des personnes porteuses d’un handicap psychique arrivent à trouver du travail. Agathe poursuit en nous parlant de la salle d’isolement qu’elle connaît bien ; prise de crises de violence, par le passé elle a cassé du matériel et attaqué les aides-soignants. Elle dit avoir été attachée de force, mais n’en conserve aucune rancune.

Puis je rencontre Fatima*. Fatima est une jeune femme d’une vingtaine d’années, qui est venue me parler dans la salle commune ; elle est hospitalisée ici car elle vit très mal le fait d’avoir eu un enfant. Elle me raconte son désespoir et je lui dis pleins de choses positives. Elle répète qu’elle veut mourir, semble avoir du mal à respirer. Tout d’un coup elle saisit mes mains et les place sur son cou et ajoute : « Tue-moi, tue-moi de tes propres mains. » Je panique complètement. Je lui dis de rester dans mon lit, de ne pas bouger. Je cours chercher les infirmières de nuit qui semblent prendre la situation à la rigolade. Elles m’ont ri au visage : « On va l’aider mais on ne pourra pas la tuer, par contre. » Depuis ma chambre, j’entends Fatima pleurer et se frapper la tête dans les murs.

Je retourne au cercle de poésie pour me calmer. Je suis particulièrement agitée depuis deux jours. Les infirmières le remarquent, m’assomment à coup de Loxapac et me confisquent mon ordinateur. C’est pour le mieux.

Mon autorisation de sortie, approuvée et signée.

Lundi, je fais ma lithiémie. Je dois rester un peu plus longtemps pour savoir si mon taux de lithium dans le sang influe sur mon comportement, sans pour autant mettre en danger ma santé. Je suis tellement shooté que je ne ressens pas la prise de sang.

Antoine veut m’aider à ramener Abel à la réalité, quoi qu’il demeure persuadé que ce dernier est le fils de Dieu. Abel ne veut rien écouter. Il dit que ceux qui l’ont laissé tomber quand il « a réalisé qu’il était le Christ » sont des « Judas ». Il m’inquiète d’autant plus qu’il pense pouvoir ressusciter s’il meurt, et en a fait un de ses buts. Récemment, il a été rattrapé de justesse en enjambant la fenêtre du quatrième étage. Plus tard dans la journée, je le retrouve avec des inscriptions partout sur le corps. « C’est pour me protéger du diable », dit-il.

Un polaroïd montrant Maja en train de rouler une clope.

Les jours passent et se ressemblent. Mais je quitte l’hôpital aujourd’hui. Ma chambre vient d’être désinfectée et va être occupée par un homme. Celui-ci insulte les infirmières et refuse de porter le pyjama de circonstance. « J’en veux pas de ton putain de pyjama ! J’aurai froid quand j’irai fumer mon héroïne ! »

Pas de discours émouvant ni d’yeux humides pour mon départ. J’embrasse Patrick et Antoine. Il me donne un poème qu’il a écrit pour moi, et je file prendre un taxi.

En l’attendant, Maja la Suédoise en cavale, passe à mes côtés. Elle s’adresse à moi comme si nous étions deux amies, ou deux amantes. « Wanna smoke some weed ?, me dit-elle. I wanna smoke some weed with you because you are the prettiest here. » Au moment où elle me répète qu’elle veut aller se promener avec moi, elle est rattrapée par les membres du staff. Tandis qu’elle est raccompagnée de force vers l’entrée, elle crie : « Si tu ne les regardes pas, ils ne peuvent pas nous voir ! Ne les regarde pas Louise ! Ne les regarde pas ! »

Je tiens à remercier les psychiatres et infirmiers qui travaillent avec bienveillance dans cet univers difficile, ainsi qu’à tout le personnel de l’hôpital – à la dame qui m’apportait mon petit-déjeuner le matin, et au jeune infirmier qui avait toujours un sourire et une gentille parole à nous offrir.

*Tous les prénoms de nos interlocuteurs ont été modifiés.

Second témoignage à retrouver aussi survice

Comment je me suis évadée d’un hôpital psychiatrique L’histoire d’une adolescente lyonnaise internée contre son gré – et du jour où elle s’est échappée.

Tous les noms ont été modifiés.

Lætitia a 16 ans lorsqu’elle est internée dans un hôpital psychiatrique de Lyon. Ce sont les parents de cette jeune élève de seconde, qui contre son gré, demandent au personnel de l’hôpital de la prendre en charge au plus vite, suite aux recommandations du personnel urgentiste. Ils estiment que l’état dramatique de la dépression de Lætitia nécessite une hospitalisation immédiate. La jeune fille est alors dans un état second, complètement shootée.

Celle-ci a des tendances à la dépression depuis toujours, et est régulièrement soumise à des crises d’agoraphobie de plus en plus gênantes. L’origine de ses problèmes n’est pas récente. Lætitia a été violée par les voisins de sa famille durant toute sa tendre enfance – de ses 4 à ses 8 ans. L’horreur du quotidien la conduit inexorablement vers l’échec scolaire dès l’entrée au lycée. Elle fume régulièrement du cannabis, boit de façon démesurée et la scission avec ses parents est alors inéluctable.C’est pour traiter ce contexte familial et culturel difficile que Lætitia est admise dans les couloirs glauques, sombres et anxiogènes de l’hôpital psychiatrique du Vinatier, au mois de février 2005. Jusqu’à ce qu’un soir, elle décide de s’en échapper. Et d’y parvenir.

Aujourd’hui âgée de 26 ans et demeurant toujours à Lyon, elle a accepté de se replonger sur son internement, sa vie d’avant et la façon dont elle a réussi à s’arracher de cette « prison », un univers glacial d’où les gens ressortent systématiquement bousillés.

VICE : Salut Lætitia. Peux-tu revenir sur les circonstances de cet internement forcé ?
Lætitia :
J’étais en seconde et je ne supportais plus mon quotidien, devenu infernal. Je voulais juste oublier, être là sans être là – simplement survivre. J’avais pris nombre de somnifères couplés à de l’alcool, et je me suis effondrée sur mon pupitre durant un cours de maths. Résultat, un véritable trou noir. Lorsque je me suis réveillée, j’étais quelque part dans un hôpital. J’étais la tête d’affiche d’un mauvais film d’horreur. Et pour l’avant-première, les médecins et mes parents étaient les invités d’honneur. Le corps médical a suggéré à mes géniteurs de m’interner au Vinatier, sorte d’asile d’Arkham à la lyonnaise [ rires]. La réponse ne s’est pas fait attendre. Ce fut un véritable plébiscite pour le oui.

Je suppose que personne n’a demandé ton avis – c’est le cas ?
J’étais mineure au moment des faits et soumise à la décision de mes parents, donc oui. Pourtant, je les ai suppliés violemment, mais les dés étaient jetés. J’ai essayé de fuir, on m’a rattrapée et balancée dans une ambulance. Ce fut 20 minutes de route insupportables. J’avais l’impression qu’on me faisait traverser le Styx. Arrivée sur place, on m’a conduite dans une chambre sans âme et défraîchie dont le souvenir restera à jamais gravé dans mes cauchemars. Impossible de fuir, aucune échappatoire : j’étais sanglée sur un lit, le début de la fin pour une immersion en enfer.

Il ne faut pas se leurrer – si le patient décide de mettre fin à ses jours dans une chambre d’HP, c’est tout à fait réalisable. Donc un internement pour soi-disant « me protéger de moi-même » était une chose plutôt aberrante.

Dans quel état psychologique te trouvais-tu à cet instant ?
Un seul mot : atroce. Ma vie, déjà mal engagée, basculait dans un nouveau chapitre que je n’aurais jamais dû écrire. Il s’agissait tout simplement de la dépossession de mon corps et de mon âme. J’étais prisonnière d’un système qui m’avait conduite dès dix ans à me shooter inlassablement. Un système qui me punissait à nouveau pour l’ensemble de son œuvre. Car il ne faut pas se leurrer – si le patient décide de mettre fin à ses jours, que ce soit dans la rue, à la campagne ou dans une chambre d’HP, c’est tout à fait réalisable. Donc un internement pour soi-disant « me protéger de moi-même » était une chose plutôt aberrante.

Comment se sont déroulés tes premiers pas dans les locaux ?
C’est comme commencer une aventure dans un jeu vidéo. Tu n’as pas d’arme, pas d’armure, pas de potion revitalisante. Tu disposes simplement d’un vieux pyjama bleu XL lavé une fois par semaine et de chaussures en tissu, après une fouille humiliante par le personnel hospitalier, soit la milice du coin. Je n’ai également pas eu droit aux visites les deux premières semaines, ni aux coups de téléphone.

Tu es donc vite rentrée dans le vif du sujet.
C’est le moins que l’on puisse dire. On m’a accompagnée le lendemain au pavillon pour adolescents. Je me souviens de ces couloirs aseptisés et souillés par la détresse qui menaient vers le fumoir, véritable cheminée du désespoir. C’était un lieu de recueil et de bad trip généralisé pour êtres humains désarticulés. J’ai commencé par dévisager mes compagnons d’infortune. Il y avait de tout : attardés mentaux, psychotiques sévères et quelques borderlines et dépressifs. J’avais beau me dire que je n’étais pas très stable émotionnellement, là je rentrais dans la cour des grands ! L’impression que ces gens n’étaient plus eux-mêmes me glaçait le sang. Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou semblait n’être, à cet instant, qu’un moniteur de vacances à Saint-Tropez.

À quoi ont ressemblé tes premiers échanges avec eux ?
Un mec plus jeune que moi m’a scannée de la tête aux pieds et a ouvert les hostilités. Il m’a fait : « salut, aimes-tu Bob Marley ? » J’ai répondu par l’affirmative avec un sourire de circonstance. Puis je me suis allumée une cigarette de réconfort payée par mes parents, la seule chose positive à mettre à leur actif durant ce séjour. Le freluquet est revenu à la charge deux minutes après. « Tu connais Bob Marley ? » Essayait-il de savoir si j’avais de l’herbe planquée dans ma chambre ? Ou alors solution plus probable, était-il déjà condamné à l’errance perpétuelle ? Puis vint le dîner.

Quelle était l’ambiance durant les repas ?
Certaines substances et divers anxiolytiques devaient être absorbés en mangeant. Substances que je cédais à la plante verte la plus proche dès que j’en avais l’opportunité. Sinon, au niveau de mes camarades de table, les discussions étaient assez rares et pudiques. C’était plutôt des échanges de regards sans la moindre once de complicité. Chacun se demandait comment l’autre trouvait la force de supporter cette situation surréaliste.

As-tu tiré quelque chose de positif des séances avec les médecins ?
Absolument pas. J’avais beau signifier à la pauvre interne qu’on ne soigne pas quelqu’un contre son gré, les séances étaient imposées tous les deux jours. Je refusais catégoriquement de répondre aux questions et aussitôt la demi-heure écoulée, je rejoignais le fumoir puis ma chambre pour essayer de trouver le sommeil après une mauvaise lecture de chevet.

Vite, une alerte fut lancée et les voitures de surveillance se sont mises à défiler. Je me suis d’abord camouflée dans un bosquet.

Comment l’idée d’évasion a-t-elle germé dans ta tête ?
J’ai d’abord dû attendre 15 jours avant de récupérer mes vêtements – il était impossible d’envisager une fuite en pyjama. J’avais observé tous les détails et failles de l’établissement afin de gérer mon repli vers l’extérieur. Je résidais au rez-de-chaussée et les fenêtres de ma chambre ne laissaient filtrer qu’un léger filet d’air. Par contre dans celles de mes voisins, il était possible de les ouvrir avec une poignée qui, bien entendu, avait été enlevée au préalable.

Pas mal. À quel moment tu t’es dit : « c’est maintenant ? »
J’ai attendu deux jours que la surveillance dont je faisais l’objet s’estompe. Et lors d’un repas, j’ai subtilisé un couteau, au nez et à la barbe des infirmières, que j’ai planqué dans mon pantalon. Puis j’ai rejoint la seule personne de confiance que j’avais. Il m’a autorisée à dévisser la poignée de la porte de sa salle de bains et j’ai pu ouvrir la fenêtre au-dessus de son lit. Entre-temps, ce dernier était parti au fumoir pour qu’il ne soit pas trop impliqué dans cette « évasion ».

Donc tu es sortie par cette fenêtre. Qu’est-ce qui s’est passé, ensuite ?
Je ne savais pas du tout comment était agencé le parc. Il fallait agir prudemment et surtout ne pas faire d’erreur, sous peine de peut-être doubler la durée de mon séjour. Vite, une alerte fut lancée et les voitures de surveillance se sont mises à défiler. Je me suis d’abord camouflée dans un bosquet. Pour une arachnophobe, séjourner trois heures dans un buisson touffu est loin d’être une sinécure. J’avais l’impression de vivre une scène de Golden Eye. Le spectacle a duré quelques heures, puis la patrouille a abandonné la traque. Mon cœur s’est mis à battre la chamade et j’ai couru du plus vite que j’ai pu. J’ai accéléré tel un Usain Bolt vers l’extrémité du domaine et j’ai finalement aperçu les grilles. Elles furent étonnamment simples à escalader.

T’étais dehors.
Oui. J’ai pris le premier tramway et ai demandé l’asile, sans mauvais de jeux de mots, à une copine. Elle accepta sans broncher.

OK. Comment as-tu soldé l’affaire avec tes parents et l’hôpital ?
J’ai contacté mes parents deux jours après. Je ne leur ai pas laissé le choix. S’ils voulaient me revoir un jour, ils devaient appeler l’établissement et organiser ma sortie administrativement. J’étais une fugitive mais une fugitive soulagée. Ma mère a finalement cédé quand je lui ai dit que je préférais dormir sous les ponts éternellement plutôt que de remettre un orteil dans cet antre de la folie ! Et aujourd’hui je ne regrette pas d’avoir agi de la sorte.

As-tu réussi à te reprendre en main rapidement ?
Pour être honnête, l’internement n’a été d’aucune utilité, si ce n’est de me mettre encore plus bas que terre et d’attiser ma haine envers un système quasi carcéral et aliénant. J’ai passé un cap dans le désespoir en m’essayant sur la durée aux drogues dures. Il a fallu des années pour que j’arrive à décrocher. Aujourd’hui je dirais être « presque stable ».

Merci, Lætitia.

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