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Article 11 - chronique « sévice social »

dimanche 24 janvier 2016

Article 11 publie depuis un certain temps, 2009 quand même, les écrit d’un certain Ubifaciunt, éduc’ de prev qui raconte son quotidien.

On voudrait republier certains de ces articles parce qu’ils donnent à voir la vie des quartiers, les joies, les frustrations et les luttes. Il raconte comment on peut être travailleur social et militant, comment on peut tisser des liens et s’engager. Il raconte ces jeunes et moins jeunes leurs espoirs et leurs galères. Nébuleuses vous propose de redécouvrir ces tranches de quotidien.

Un premier article est écrit. Il raconte la rencontre entre Ubi, un jeune en recherche de beaucoup de choses, ses parents terrorisés de le voir prendre son envol et surtout une travailleuse social en mal de domination. On voit comment une chouette renontre se passe,comment la complicité nait et des resistances se nouent.

Antisocial, ta mère, ton sang froid

 
Dans le civil, il est éducateur de rue dans un quartier populaire de la banlieue parisienne. Dans le privé, il aime mettre sur papier le quotidien de ses journées, scènes de vie tristes et/ou joyeuses. Mômes paumés, parents dépassés, administrations poussiéreuses, un tableau joliment brossé. Voici la 1re chronique « sévice social » de l’ami Ubi, coup d’essai en appelant d’autres. Petits veinards…
 
Coup de fil y a deux semaines.
 
Une mère de famille flippée pour son gamin qui fugue et qui est violent. 17 ans, le môme. Elle souhaite nous rencontrer.
 
Pas de problème a priori. « Cas banal » en quartier populaire, on imagine déjà comment orienter la famille vers des structures plus adaptées bikoz on croule déjà sous le taf et puis bon, c’est pas des éducs de rue qui vont pouvoir régler ça, c’est juste l’angoisse de la mère et vu comment c’est présenté, y a peu de chances pour que le gosse daigne nous rencontrer.
 
La famille se pointe, en l’occurrence la mère et le beau-père.
 
Lui, genre randonneur du dimanche un peu paumé, grosses chaussures de marche, polo gris fadasse bien rentré dans le pantalon en toile vert bouteille, la banane en faux cuir qui trône paisiblement au dessus d’une discrète ceinture.
 
Elle, assez tristement quelconque en fait, un peu larguée, avec autant de cheveux blancs que de soucis dans son début de quarantaine.
 
Ils parlent.
 
Et c’est assez touchant.
 
Vraiment.
 
Lui, même si ce n’est que le beau-père, on sent qu’il s’en soucie de ce môme, qu’il accompagne de tout son possible cette femme qu’il aime et qui tremble pour son enfant. Qui appelle régulièrement le vrai père là-bas vers Béthune pour lui donner des nouvelles du petit.
 
Elle, qui se force dans sa dignité à ne pas pleurer, pas tout de suite. Qui se force à expliquer. Ses douleurs de mère qui dut se résoudre à déposer une main courante après les menaces de son enfant. La galère à l’école. Les engueulades à n’en plus pouvoir. Ses fugues à répétition, tous les week-ends. Les retours le dimanche aprème où il comate dans le canapé jusqu’au lundi. Même qu’une fois, elle a trouvé une « boulette de tabac » dans une poche du blouson.
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Un peu plus tard il nous raconte un chantier d’insertion que son asso a mis en place. Encore une fois c’est l’histoire d’une rencontre, de comment des contacts se nouent et d’autres possibles se créent par cette rencontre. C’est aussi de raconter les déboires des jeunes mais aussi du chantier, des difficultés qui se présentent et des errements des uns et des autres. Ce chantier est l’occasion de rigolades et de découvertes.

« Sans risquer de se brûler un jour… » (vol. I)
 
Chroniques d’un éducateur de rue dans un quartier populaire de la banlieue parisienne. Aujourd’hui, l’on sort d’un mois de chantier éducatif avec six sacrés gaillards. Premier épisode : on prépare, on recrute, et on commence à bosser dans des cages d’escalier. Pour l’instant, les vannes fusent, l’ambiance est bonne, l’insouciance règne. Pour l’instant. Profitons-en en attendant la suite...
 
Trois jours qu’on peint. Il fait au bas mot 30 °C dans la cage d’escalier de la tour, 100 % d’humidité, on bosse à la lumière des néons sous les odeurs de peinture. A l’étage du dessus, le MP3 de Cédric n’en finit pas de cracher la Sexion d’assaut et Mister you. Je renonce à lui demander pour la milliardième fois de baisser le son. Le rap moisi tambourine dans mon crâne, la peinture pue, on a dû ramasser un étron qu’un locataire avait lâché entre midi et une heure au huitième étage. Les gars sont encore arrivés avec un quart d’heure de retard pour bosser, j’ai encore poussé ma gueulante dans le vent et les rires. Deux heures de l’aprème et je commence à en avoir ras-le-cul de ce chantier de merde.
-
 
Ce chantier, donc. Le truc qu’on bosse dessus depuis six mois. Un des classiques des éducateurs en prévention spécialisée. En gros, on propose à des jeunes majeurs de bosser quelques temps avec nous pour avoir, évidemment, une paie, mais surtout un parcours d’insertion personnalisé. On ne prend qu’un petit groupe de gars, forcément, et si possible ceux qui sont le plus dans la merde, que ce soit aux niveaux judiciaire, familial, ou psychologique. Ou autre. Ou tout ça à la fois.
 
Le chantier en lui-même importe peu. Tu peux repeindre des tours de la cité, partir nettoyer une marée noire, traire des vaches ou même essuyer les verres au fond d’un café pour peu que les jeunes soient payés, au minimum au SMIC, et que tu proposes un accompagnement social cohérent.
 
Ici, quatre journées par semaine sont consacrées au boulot à proprement parler, la cinquième à se former : visites médicales à la médecine du travail, formation sur l’hygiène et la sécurité dans les métiers du bâtiment, notions de droit du travail, atelier CV pour montrer comment on peut masquer le fait d’avoir fait trois ans de taule ou d’avoir quitté le bahut avant la troisième, ouverture de droits Sécu pour ceux qu’ont jamais bossé officiellement auparavant, ouverture de compte en banque pour ceux qui ont eu l’habitude de ne palper que du liquide de toute leur existence, propositions concrètes de formations ou de contrats.
 
Voici six mois, on arrive donc à obtenir d’un des principaux bâilleurs sociaux du quartier l’assurance d’un chantier d’un mois. Deux cages d’escalier d’HLM de dix-sept étages à repeindre ; on cale les financements et les interventions des assoces partenaires. Voici trois mois, on descend sur le quartier annoncer la nouvelle : « Hé, les gars, on a du boulot à vous proposer… »
 
Beau soir de mars sans giboulées. Tout le monde est dehors, on va voir les plus grosses têtes cramées ainsi que ceux qui avaient participé à des chantiers précédents. On présume que, le lendemain, tout le quartier sera au courant. Dès lors, on va passer deux mois à insister sur le parcours d’insertion, à essayer de récupérer les CV et les lettres de motiv’, partant du principe qu’un boulot est un boulot, et qu’il n’y a aucune raison qu’on cède au copinage et à la facilité.
 
Belles soirées de mars où ça débat du futur salaire, où certains se marrent à l’idée de voir leurs potes tenir un pinceau alors qu’ils ne savent même pas rouler un stick, où on enrage de n’avoir que la lettre de motiv’ et pas le CV de Rachid, dossier incomplet, alors qu’il est promis à un an de taule selon son Sursis Mise à l’Epreuve s’il ne trouve pas un boulot très vite, où l’on pense à des jeunes à engager et où d’autres se découvrent.
 
Coup de fil un dimanche soir, vers 23 heures 30. Sentant le plan foireux et considérant que ce gosse-là n’appelle jamais sans de bonnes raisons et de mauvaises nouvelles, je décroche :
 
« Wesh Ubi, c’est Ahmed, tu vas bien ?
- …
- Non, c’est juste pour dire que je venais de déposer mon CV et ma lettre de motiv’ dans la boîte à lettres de votre local. »
 
Même pas le temps de lui dire que je suis ravi de sa candidature mais qu’il aurait quand même pu attendre le lendemain matin pour me prévenir et il a déjà raccroché.

lire la suite sur Article 11 :
Article 11 - chronique « sévice social » - « Sans risquer de se brûler un jour… » (vol. I)
Article 11 - chronique « sévice social » - « Sans risquer de se brûler un jour… » (vol. II)

Un autre article intéressant c’est celui qui raconte la mise en place d’un séjour de rupture pour un jeune. C’est à travers cette proposition qu’il évite à un jeune la prison face à une juge un peu incrédule. C’est une semaine à la campagne à faire du vélo, boire des cafés et des coups, s’engueuler et se réconcilier. C’est surtout sortir d’un cadre pour entrer dans une nouvelles façon de se connaître et essayer de trouver une voix/voie.

La Grande Vadrouille
 
Chez lui, la maman pleure, il a mis tant de temps à se réveiller… Elle m’offre le café. J’entends le bruit de la douche. Il arrive enfin, il a mis sa plus belle chemise, lui aussi, et le petit pull jacquard qui va bien avec. Dernière engueulade avec sa mère ; ils sont aussi stressés l’un que l’autre.
 
Parce que c’est pas rien, quand même, aller chez la juge d’application des peines, celle qui décidera de la levée, ou non, du « sursis mise à l’épreuve ». Quatorze mois de taule en jeu.
 
Sur le chemin, essayer de le rassurer et de maintenir la pression, parce que c’est la juge quand même mais y a pas de raisons que ça se passe mal, et même s’il ne remplit aucune des trois obligations de sa mise à l’épreuve, même s’il a lâché la formation et n’a pas de boulot, même s’il n’a pas commencé à payer les dommages et intérêts, même s’il retourne à Nanterre alors qu’il est interdit de territoire, y a pas de raisons que ça se passe mal, on vient avec une putain d’idée à proposer à la juge ; une idée dérisoire, essentielle.
 
Elle est pas mal, la juge, derrière ses effets de manche d’ancienne avocate. Elle a tout capté : l’importance de la famille, les quatre hôtels miteux en mois de deux mois, même pas le temps de poser les bagages, même pas le temps de sympathiser avec l’arabe du coin, elle a tout capté à la formation de merde qui le trimballe de Saint-Ouen à Vanves pour apprendre à faire un CV en trente-cinq modules individualisés d’une demi-heure. Du coup, à force d’être pris pour un con, à force de se voir refuser par des formateurs abrutis les conventions de stage qu’il apporte pourtant dûment remplies, il a lâché l’affaire et la juge l’a bien compris.
 
Au bout de trois quarts d’heure, elle se tourne enfin vers moi. Très bien, la juge. J’explique, pas à pas, réservant mon effet de manche de carré d’as de derrière la cravate pour la fin. Parce que plane l’ombre du procureur, menaçante et inique. Et celle des quatorze mois.
 
Je me tourne vers lui, lui dit qu’il a oublié de dire l’idée qu’on avait eue à la juge. Comment ça ? Le projet qu’on avait bossé ensemble. Les vacances. Un temps. Sourire. Il reprend. La rupture. Il se marre.
 
La juge s’énerve. Sévère. Et d’un coup, il rigole moins. Parce que la juge, elle est sympa, mais faut pas la prendre pour une endive de troisième zone. Alors il a plutôt intérêt à tout expliquer, là, maintenant, sans forfanterie.
 
Il dit que ben voilà, une semaine quoi, à la campagne, à 400 kilomètres de Paris, sans rien autour, une maison et puis un lac, une semaine à réfléchir. La juge sourcille, sourit, commence à capter. Elle demande dans quel cadre, avec qui… Ben avec Ubi, comme si la question se posait. Elle se tourne. Et je détaille. Le cadre, les intentions, le propos éducatif, les modalités de financement avec le jeune qui devra payer de sa poche. La sienne. Son propre argent. Son argent propre.
 
« Une mise au vert », dit-elle.
 
« Nuance, un séjour de rupture », réponds-je.
 
Mais je tais, aussi. Le vrai programme qu’on a prévu. Le seul truc à faire. Le rien et le silence. L’absence totale d’activité, le néant du village, l’absence de portable et de télé, juste un éduc qui va le saouler, les crises qui seront nécessaires, l’ennui, les départs dans la nuit juste éclairée à la lune, le transfert à gogo, l’absence de réponse à ses angoisses, la confrontation à ses propres désirs, à sa responsabilité, à ses silences, six jours de tout ça, et encore des silences.
 
Il ajoute qu’à la fin, il lui écrira à la juge pour lui dire, pour dire le résultat de tout ça, pour dire la suite qu’il envisage.
 
On sort du tribunal, il rompt le silence le premier :
 
"- Au fait, Ubi, tu lui as pas dit à la juge…
 
- …
 
- Qu’on prenait pas la voiture et qu’on allait faire du vélo.
 
- Ah non, j’ lui ai pas dit.
 
- Et au fait, les vélos, ça sera des VTT ?
 
- Tu rigoles ou quoi ? Ben non, des vieux vélos un peu pourris comme à la campagne quoi…
 
- Ah ouais, des Bourvil !"
 
Eclats de rire.
 
Il croit encore que ce sera des vacances.
 
Il est midi, la journée est encore longue.
 
Je desserre un peu la cravate.

lire la suite sur Article 11 :
Article 11 - chronique « sévice social » - La Grande Vadrouille (vol. I)
Article 11 - chronique « sévice social » - La Grande Vadrouille (vol. II)


Voir en ligne : Article 11 - chronique « sévice social »

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