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Critiques des baillônements

dimanche 31 décembre 2017

Critique des baillônements
 
Jonathan Louli, « Critique des baillônements », dans Les Cahiers de la PRAF, n°3, janvier 2014, p. 19 – 22
 
Résumé de l’article :
 
« En m’appuyant sur les résultats de recherches que je mène en socioanthropologie du travail social depuis quelques années, je tenterai de décrire un des phénomènes centraux de ces professions : la relation inter-subjective entre professionnel et ayant-droit, et l’enjeu de la communication dans cette relation. Je caractériserai ensuite le « choc des langues » entraîné par les phénomènes dits de « rationalisation » ou « chalandisation » du travail social par un « novlangue » techniciste et des dispositifs gestionnaires qui attaquent l’intelligibilité que les professionnels ont de leur propre activité. Je tenterai enfin d’envisager, dans la dernière partie, les risques de cette réification de la pensée, qui consistent en ce qu’on pourrait appeler une « aliénation » des travailleurs sociaux aussi bien qu’une perte de la réalité pour les décideurs et les financeurs"
 
Un « travail humain »
 
« C’est très humain, comme travail », me disent à propos de leur métier la plupart des travailleurs sociaux que je rencontre. Qu’est-ce qu’être humain dans cette conception ? Une relative diversité de réponses théoriques peut être apportée à cette question pour mettre notre réflexion sur les rails. Il me semble que l’approche la plus féconde et la plus respectueuse des conceptions des travailleurs sociaux est celle que développe C. Castoriadis dans L’institution imaginaire de la société, celui-ci considérant l’imaginaire radical comme le fondement de ce qui fait l’humain : la capacité à imaginer, à produire des interprétations du monde et à s’organiser collectivement en fonction de ces idées, dans un social-historique en mouvement perpétuel : « l’imaginaire radical et le social-historique impliquent une mise en cause profonde des significations reçues de l’être comme déterminé et de la logique comme détermination » (Castoriadis, 1999 : 261). Ce qui signifie que le social est un « magma de magmas », « une diversité non ensemblisable » (Castoriadis, 1999 : 273) sur le plan théorique, car elle recèle toujours de l’indétermination, et figure un « flux perpétuel d’auto-altération » (Castoriadis, 1999 : 305). Concrètement, cela induit que la réalité est toujours rebelle aux conceptualisations théoriques et que, par conséquent, « un faire lucide est celui qui ne s’aliène pas à l’image déjà acquise de cette situation à venir, qui la modifie au fur et à mesure, qui ne confond pas intention et réalité, souhaitable et probable, qui ne se perd pas en conjectures et spéculations quant aux aspects du futur qui n’importent pas pour ce qui est à faire maintenant ou quant auxquels on ne peut rien » (Castoriadis, 1999 : 130). Et il me semble que c’est précisément l’approche qu’adoptent les travailleurs sociaux dans leurs accompagnements – ou tout du moins les éducateurs en prévention spécialisée sur lesquels portent plus particulièrement mes recherches récentes. Comment faire face à cette indétermination du social et comment ne pas enfermer les ayants-droit dans des cases ? « Notre seule arme, c’est la parole », remarquait un éducateur de rue.
 
Et effectivement, lorsque je les interroge, les travailleurs sociaux expliquent que la finalité de leur activité, si l’on va au bout de sa logique, est d’apporter autonomie et bonheur aux ayants droit qui les interpellent ou qui leur sont adressés. « C’est travailler avec eux leur identité, c’est pas rentrer dans un moule pour rentrer dans un moule », me disait le chef de service d’un club de prévention à propos des jeunes que les éducateurs de rue accompagnaient. Les démarches actuelles dans le travail social, du secteur du handicap à l’insertion en passant par l’animation amènent le plus souvent le professionnel à partir de la demande des ayants droit pour « faire avec », non pas simplement « faire à la place de », dans une finalité éducative – ou faire effectivement à la place de l’ayant droit, mais pour qu’il puisse par la suite être plus autonome (pour certains aspects du travail des assistantes sociales par exemple).
 
En somme il s’agit de travailler sur la reconnaissance de l’ayant-droit : non sur son plaisir personnel (« on n’est pas animateur », répètent souvent les éducateurs de rue), mais sur le bien-être procuré par le fait d’atteindre une place sociale valorisée, et dans laquelle puisse se déployer une relative autonomie personnelle. Travailler cette identité sociale par une sorte de maïeutique passe nécessairement par une communication inter-subjective, mais une communication qui ne soit pas instrumentale ou autoritaire à l’égard de l’ayant-droit : « la reconnaissance dépend de moyens de communication qui expriment le fait que l’autre personne est censée posséder une « valeur » sociale », explique Honneth (Honneth, 2004 : 141). « Le caractère de signal que possèdent de telles réponses expressives va bien au-delà d’une simple attestation de reconnaissance de l’existence de l’autre et de ses caractéristiques propres, car ces réponses manifestent une vive intention de s’engager dans des actions de nature bienveillante à l’égard de l’autre personne […] Ce qui est démontré clairement par les gestes expressifs de reconnaissance, c’est le fait qu’un sujet a déjà opéré une limitation de sa perspective égocentrique de manière à rendre justice à la valeur de l’autre personne en tant qu’être intelligible » (Honneth, 2004 : 148). Cela signifie que la reconnaissance pour laquelle œuvrent les travailleurs sociaux passe par des moyens de communication verbale et non-verbale visant à attester la valeur sociale et morale du sujet à qui ils s’adressent. C’est ce que m’expliquent les travailleurs sociaux : « si t’as pas un minimum de respect, de délicatesse, de sensibilité, de patience, et puis de réflexion, de maîtrise, tu te fais laminer, je pense, tu te fais laminer, et puis c’est normal » (éducateur de rue) ; « moi je pense que la seule technique c’est l’honnêteté, et le respect de l’autre » (éducatrice spécialisée en centre social).
 
Être humain, pour le travailleur social, c’est donc également être « subjectif », avoir ses propres déterminants et signifiants, ses propres forces et limites, ses propres aspirations, et surtout, les manier avec empathie. Et faire face au fait que l’ayant droit est, lui aussi, bien entendu, « subjectif » (Louli, 2012, 2013). C’est un des phénomènes centraux du travail social, la rencontre entre des personnalités, des affectivités, des pensées. Lors de ces rencontres, « on sème », comme me disait un éducateur de rue, et « on récolte des mois, des années plus tard ». Le travail sur – ou pour – l’identité et la personnalité est comme la marée sur la plage, qui monte doucement, imperceptiblement, sans qu’on sache jamais vraiment ce qu’elle apportera, se retire et puis revient.
 
Le problème, dés lors, est comment faire pour savoir si la démarche du travailleur social est bonne ? Et bonne pour qui ? On peut ici observer le divorce entre deux formes de réponses à cette question. La réponse du travailleur social en contact avec les ayants droit qui, les pieds dans la « marée », donne une réponse selon ses sentiments, ses impressions et ceux des ayants droit ; et la réponse des « financeurs », des « décideurs » et de leurs experts qui, depuis leur phare, scrutent la plage avec leurs instruments de mesure et leurs formalisations parfois absconses.
 
La rationalisation : un « choc des langues »
 
Depuis quelques années s’étend une tendance à la rationalisation dans le travail social : les dossiers et rapports occupent une place croissante, les procédures et dispositifs administratifs viennent renforcer la contrainte à la maîtrise des budgets, comme l’évoque largement le sociologue M. Chauvière dans ses analyses : « Partout, il faut désormais « moderniser », c’est-à-dire rationaliser les organisations, à tout le moins afficher publiquement sa qualité et se performances, être bien « achalandé », comme s’il s’agissait d’un simple marché public de services » (Chauvière, 2009 : 128).
 
En conséquence de la Loi organique relative aux lois de finances (Lolf) de 2002 et de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), le secteur social a une obligation d’évaluation de son activité. Cette obligation présente certains enjeux – mais surtout certains risques : « cette nouvelle norme ne vise pas d’abord, à notre avis, la qualité pour les usagers mais l’utilisation raisonnable, mesurée et justifiée des sommes allouées » : il y a un « pouvoir de contrôle » du travail social qui est en jeu, comme le note encore le sociologue (Chauvière : 133).
 
Il y a toute une langue « gestionnaire » qui se répand dans le travail social, et dont les catégories majeures sont la « démarche qualité », la maîtrise des budgets et l’uniformisation des procédures, l’évaluation et son langage massivement quantitatif, les « référentiels » pour la qualité, les protocoles, etc. C’est lorsque les éducateurs de rue m’ont exprimé la difficulté qu’ils avaient à comprendre ce qui était attendu d’eux, et à décoder les référentiels et les tableaux qui émanent de cette dynamique « rationalisatrice », que je me suis rendu compte qu’il s’agissait, non pas tout à fait d’une autre culture, mais à tout le moins, d’une autre langue. Une langue purement technique qui ne laisse pas de place à l’interprétation, et qui fonctionne un peu comme un grand tableau où chaque signal sonore ou écrit correspond à une case mentale, avec pour finalité de recouvrir totalement la réalité et ses divers « cas de figure » – c’est ainsi qu’Orwell décrit le novlangue dans 1984.
 
« Le but du novlangue était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée […] Le novlangue était destiné, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but » (Orwell, 2009 : 395 – 396). Dans le roman, le novlangue est décrit comme un langage technique qui économise à celui qui le parle l’effort de réfléchir, pour parler mieux, plus vite, et que tout le monde se comprenne instantanément – mais surtout, pour que le crime par la pensée soit impossible (puisque toute déviance manquerait de mots pour être pensée, et donc, a fortiori, pratiquée) : « le langage lui fournissait un instrument grâce auquel il était presque impossible de se tromper », écrit-il à propos d’un membre du Parti (Orwell, 2009 : 404). Un collègue du protagoniste, participant à la rédaction d’un dictionnaire du novlangue demande à Winston, le héros du roman : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer » (Orwell, 2009 : 74).
 
En ce qu’elle croit pouvoir saisir « totalement » la réalité en appliquant des procédures de travail et des critères pour mesurer ce travail, la langue gestionnaire devient, en un sens, totalitaire : elle recouvre la réalité de concepts destinés à mieux la lire, sans aucune alternative possible. « Les formes n’existent que pour soustraire les contenus de la vie au chaos et à l’anarchie », note Cioran (Cioran, 1991 : 105) ; et toute pensée qui oublie la relativité des formes qu’elle dégage devient totalitaire, le souci étant alors que, tout comme avec la rationalisation et la planification de l’économie soviétique par ses administrations étatiques, il y a clairement un risque de perte de la réalité – qui a été une des principales raisons de l’effondrement de l’U.R.S.S – comme on va l’aborder dans la partie suivante de la réflexion.
 
La perte des réalités
 
Dans 1984, O’Brien, un agent de la Police de la Pensée explique au protagoniste de l’histoire que la vision du Parti est une sorte de « solipsisme collectif » (Orwell, 2009 : 352). C’est un peu le phénomène qui caractérise ces processus de rationalisations ; car ne sont reconnus et entendus par les financeurs et les décideurs que les langages techniques des rapports d’activité quantitatifs, qui rapportent les variations des taux de chômage, de santé mentale, de délinquance, etc. « C’est complètement simpliste, pour faire tes statistiques c’est sûr t’as réussi, mais après savoir si le jeune va mieux… », déplorait un éducateur de rue : l’activité des travailleurs sociaux peut être très facilement cernée « dans le réseau indéchirable du savoir » quantitatif (Nietzsche, 1970 : 104), mais de là à en saisir le sens essentiel, il y a une marge… Et c’est cette marge qui caractérise, lorsqu’elle s’agrandit, la perte des réalités qui atteint les travailleurs « de terrain » et les financeurs et décideurs.
 
La perte de la réalité pour les travailleurs de terrain vient de ce qu’ils sont privés du sens qu’ils aimeraient accorder à leur activité (Louli, 2012, 2013), et que, pour le travailleur social, « sa propre activité lui devient autre et étrangère, elle est vécue comme activité d’un autre et pour un autre », comme l’écrit Fischbach pour parler de l’aliénation (Fischbach, 2006 : 14 – 15). Le mot est fort mais il permet de prendre la mesure de la souffrance professionnelle dont font part les travailleurs chez qui monte le sentiment désespérant que leur travail n’a plus de sens à leurs propres yeux. Cette perte du sens subjectif est corrélative de la mise au service d’un organe autoritaire de gestion et de rationalisation : « ils font la pluie et le beau temps », me disait un éducateur à propos du principal financeur de son association ; c’est ce que décrit encore Castoriadis : « Dominé par ce discours, le sujet se prend pour quelque chose qu’il n’est pas (qu’en tout cas il n’est pas nécessairement pour lui-même) et pour lui, les autres et le monde entier subissent un travestissement correspondant. Le sujet ne se dit pas, mais est dit par quelqu’un, existe donc comme partie du monde d’un autre […] L’essentiel de l’hétéronomie – ou de l’aliénation, au sens général du terme – au niveau individuel, c’est la domination par un imaginaire autonomisé qui s’est arrogé la fonction de définir pour le sujet et la réalité et son désir » (Castoriadis, 1999 : 152).
 
Le danger, dés lors, réside non seulement dans ce « dommage collatéral » qu’est la souffrance professionnelle des travailleurs de terrain qui voient leur éthique mise à l’épreuve, mais aussi et surtout dans la perte de la réalité de terrain à laquelle s’expose le « phare gestionnaire » qui n’entrevoit la réalité qu’à travers des instruments de mesure quantitatifs et des procédures administratives. Ce langage gestionnaire et autoritaire ronge la communication inter-subjective basée sur la reconnaissance, dissout le symbolique et l’imaginaire dont parle Castoriadis, et mure « l’esprit » des institutions de décision et de financement dans un donjon lointain : « Je vous dis, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit humain et nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper et, en tout cas, périt bientôt. Elle n’existe que dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai est la vérité. Il est impossible de voir la réalité si on ne regarde avec les yeux du Parti », explique un officier de la Police de la Pensée au héros de 1984 lorsque celui-ci se fait capturer et torturer (Orwell, 2009 : 330). Si les institutions publiques de décision et de financement ne raisonnent certes pas (encore) de cette façon, elles ont à tout le moins dores et déjà mis en application les moyens de ce raisonnement : un langage dominateur qui fonctionne avec des signaux, appuyé par des injonctions réglementaires, et qui se trouve à l’opposé de la communication essentielle au travail social. Il n’est pas trop tard pour prendre la défense de ce qu’il y a de fondamentalement humain dans le travail social et dans la pensée, contre ce qui relève de leur réification.
 
Bibliographie :
 
Castoriadis Cornélius, L’institution imaginaire de la société, Paris : Éditions du Seuil, Coll. Points Essais, 1999 [1975].
 
Cioran Emil, Sur les cimes du désespoir, Paris : Le Livre de Poche, Coll. Biblio Essais, 1991 [1934].
 
Chauvière Michel, 2009, « Qu’est-ce que la « chalandisation » ? », in Informations Sociales, n° 152, pp. 128 – 134.
 
Fischbach Frantz, « Activité, Passivité, Aliénation. Une lecture des Manuscrits de 1844 » in Actuel Marx, n°39, pp. 13 – 27, 2006.
 
Honneth Axel, « Visibilité et invisibilité. Sur l’épistémologie de la « reconnaissance » », in Revue du MAUSS, no23, pp. 137 – 151, 2004.
 
Louli Jonathan, Injonctions et émancipations dans le travail social, Mémoire de Master 1 de Sociologie, Université de Lille-1, 2012.
 
Louli Jonathan, « Une science des intuitions », in Le Sociographe, n°42, juin 2013.
 
Nietzsche Friedrich, La naissance de la tragédie, Paris : NRF, Coll. Idées, 1970 [1872].
 
Orwell George, 1984, Paris : Gallimard, Coll. Folio, 2009 [1949].

Voir en ligne : https://pagesrougesetnoires.wordpre...

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