Nébuleuses

Rassembler les alternatives, réflexions et luttes autour du travail social et de la santé

Les nébuleuses sont des objets célestes composés de gaz et de poussières éparses. Elles sont à l’origine de la formation des étoiles...
Accueil > Penser le travail > L’intimité et la secrétude de l’être. Petit intermède philosophique offert au (...)

L’intimité et la secrétude de l’être. Petit intermède philosophique offert au travailleur social

jeudi 28 avril 2016

Le jeu subversif de la détente et du divertissement.

Le collectif Intermèdes est né du regroupement de personnes engagées professionnellement dans le champ du médico-social, avec l’envie pour elles de mener des activités de réflexion autour des grandes questions qui agitent l’accompagnement et la vie des personnes en situation de handicap. En guise d’introduction, et plutôt que de simplement présenter notre action, nous souhaiterions revenir brièvement ici sur notre dénomination (soit Intermèdes) afin d’attirer l’attention sur la manière spécifique que nous avons d’interpréter notre engagement.

Ainsi, ouvrant le dictionnaire, nous découvrons que le terme "intermède", d’abord emprunté de l’italien intermedio, était à l’origine employé comme adjectif pour signifier "qui représente un état de transition". Ça n’est que plus tard que le terme a acquis sa qualité de nom masculin pour désigner alors un divertissement donné entre les différentes parties d’un spectacle, et notamment entre deux actes d’une représentation théâtrale. A partir du XVIIIème siècle, il désigne un petit opéra-bouffe servant de lever de rideau, puis un interlude instrumental.

Partant de là, il nous est donné de voir que l’intermède a en quelque sorte une fonction double. Il désigne à la fois en effet un état d’interruption et ce qui permet d’opérer une transition. L’intermède est une déliaison qui ouvre sur une liaison, un arrêt posé à l’intérieur d’une continuité qui impulse à cette dernière un nouvel élan. Par ailleurs il nous faut aussi retenir qu’un intermède a d’abord valeur de divertissement. Sa fonction est en ce sens d’offrir un délassement momentané du corps et de la pensée par la présentation de motifs faits pour charmer et séduire. Ou à tout le moins, il permet une respiration et un recul, mais dont le rythme et la focale demeurent en partie liés à ceux impulsés par la dramaturgie à laquelle l’intermède vient se greffer, comme partie intégrante du spectacle auquel il participe.

Car bien qu’en rupture, l’intermède n’est jamais une fracture dont il n’a ni la violence ni la brutalité. Divertissement dans le divertissement, œuvre d’art dans l’œuvre d’art, il occupe la même scène que le spectacle où il s’insère, mais dans une temporalité différente (avant le lever de rideau), sur une scène parfois annexe bien qu’elle reste scène (la fosse de l’orchestre), et avec ses moyens propres quoique ses codes demeurent ceux du domaine proprement artistique (la musique plutôt que le théâtre).

A nos yeux cependant la principale valeur de l’intermède est de créer la surprise en offrant prise à l’inattendu. L’intermède est en effet cet espace qui ouvre une autre scène dans la scène en se dotant d’abord de la possibilité d’accueillir d’autres formes d’expressions, d’autres visages, d’autres langages. Il est aussi un espace à l’intérieur duquel il est possible de céder au jeu de l’improvisation dans la mesure où lui est attachée une certaine gratuité, car l’intermède n’a pas valeur fondamentale quant au déroulement même de la pièce où il s’immisce. On pourrait en quelque sorte bien s’en passer sans que le sens général du spectacle en souffre. Et pourtant l’arrêt qu’il introduit bouscule bien tout l’équilibre de ce dernier, surtout parce qu’il en accroît démesurément le suspense. C’est alors en effet un temps de décrochage où le public peut prendre le temps de formuler des hypothèses sur la suite des événements dont il a été le spectateur, où il peut aussi se retourner sur ce qui vient de lui être présenté pour mieux s’en approprier la trame, et où enfin chacun peut prendre le temps de dialoguer avec son voisin et échanger avec lui ses ressentis et ses interrogations.

L’intermède, c’est donc d’abord le temps de la réappropriation et d’une réappropriation collective.

Et c’est bien à cette même fin que nous souhaitons œuvrer au sein de notre collectif, ceci à l’endroit de notre secteur d’engagement professionnel, soit le médico-social. Ceci avec les mêmes moyens d’interruption, d’improvisation, d’accueil de la diversité des manières de faire et des penser. Or comme de notre côté nous aimons bien mettre concrètement en pratique nos idées, nous souhaiterions profiter de la présente occasion pour vous offrir un petit intermède à notre manière, en allant puiser du côté d’une forme de réflexion à laquelle notre univers professionnel n’est souvent pas habitué : la philosophie.

Le thème qui sera traité par ce prisme dans les développements qui suivent est bien connu du travailleur social, puisque c’est celui de l’intimité. En guise d’avertissement toutefois, il nous faut annoncer ici dès à présent que celui ou celle qui cherchera dans notre texte des outils pour l’aider dans son quotidien professionnel ne pourra être que déçu. Le rôle de la philosophie en effet n’est pas de fournir des réponses, mais il consiste à approfondir un questionnement. De la même façon que son soucis premier n’est pas de connaître, mais de susciter la capacité à s’étonner...

Intimons ici que l’intime et l’intimité ne vont pas l’amble...

Rien de plus délicat, pour le travailleur social, que d’aborder la question de l’intimité, laquelle occupe pourtant une place centrale au sein de sa pratique d’accompagnement. Et pour cause. L’intimité, qui n’est pas l’intime, lui est cependant attachée, corps et âme. Or de par sa nature même, l’intime se laisse difficilement parler, comme rétif à tout effort de discursivité ou de re-présentation.

L’intime, c’est en effet, pour une large part, cette zone de repli interne au sujet où pensée et sensualité se mêlent, dialoguent silencieusement ensemble dans un idiome mystérieux, si mystérieux même qu’il s’en trouve à peine accessible à son porteur. C’est, à l’intérieur de l’être, cette part maudite faite de clair-obscur, ce rivage brumeux le long duquel chacun erre aveuglément et rêveusement en quête du secret qui le fonde, et qui le fonde comme étant à soi-même, pour lui-même, un secret. Inaccessible. Si bien que l’intime ne se partage pas. Il est sans partage. Et sans partage, il l’est dans la mesure où il est un d’abord et avant tout un repos, qui ne s’expose ni ne se dépose. Repos comme reposoir. Le support de mes co-errances. Et comme congé. La mise en sommeil de toutes ces petites déliaisons quotidiennes qui font de moi un "je" en lien avec un "tu", un "vous", un "nous". Aussi on pourra bien tenter de le découvrir, cet intime, de le tirer hors de son confinement ontologique pour le soumettre publiquement au jugement de l’expérience, la manœuvre sera toujours vaine, son mouvement essentiel, constitutif au plus haut degré, étant d’échappée ou de fuite.

Voilà pourtant ce à quoi s’échinent psychanalystes et autres farfouilleurs d’inconscient, qui voudraient bien se doter du pouvoir de l’enrégimenter au gré des règles qui font le jeu du discours. Mais ce lieu auquel ceux-ci aboutissent, et leurs patients à leur suite, est-ce encore là celui de l’intime ? Certainement non. Car il en va de l’intime comme de certains phénomènes subtils : extirpé de sa nuit et placé sous la lumière crue du soleil, tout aussitôt il s’évapore.

De l’intime à l’intimité, il y a comme le franchissement d’un pas, lequel interdit résolument qu’on les confonde l’un l’autre, et ça malgré l’existence de profonds rapports de surface et de certaines zones de contact, mais dont la stratification liminaire ne doit pas pour autant nous faire aboutir à l’illusion d’une confusion des genre ou des espèces. Pour user d’une image, nous pourrions dire qu’il en va de l’intime et de l’intimité comme du derme et de l’épiderme, avec cette même dialectique d’enveloppement et de développement qui les caractérise à la fois dans leurs fonctions propres et dans leurs domaines d’expansion respectifs. Avec l’une qui peut être touchante-touchée, effleurante-effleurée, effractante-effractée, sentie-sensuelle. Et l’autre seulement devinée, imaginée, en quelque sorte pressentie. Cet écart complémentaire, cette syntaxe entre deux mondes également endogènes, dépasse cependant de loin les effets de correspondance sous lesquels on se représente habituellement le rapport entre contenant et contenu, intériorité et extériorité, latent et manifeste, et autres paradigmes du même type.

Car pas plus que l’épiderme ne symbolise le derme, l’intimité n’est pas la partie la plus visible ou émergente de l’intime ; ce qui reviendrait à dire que la fonction du masque est de dévoiler le visage qu’il a à charge de rendre méconnaissable.

L’intimité en sa fonction paradoxale

En effet, loin d’introduire à l’intime, ou d’en composer en quelque sorte l’antichambre, le rôle de l’intimité est bien plutôt de se dresser comme barrière de l’intime, avec à charge pour elle d’avoir à conserver son domaine dans l’ombre du secret. Une mission dont l’effort de réalisation en passe par un cheminement double, qui dans ses orientations principales ne va pas sans rappeler la position occupée par le Sphinx dans la fable œdipienne, toute référence psychanalytique exclue.

A la fois gardien d’un au-delà insondable et mystérieux qui nous apparaît tel en raison même de l’irascibilité de son défenseur (sa vigilance ayant pour effet de rendre cet au-delà majoritairement inaccessible), le Sphinx occupe aussi un rôle de passeur grâce aux énigmes qu’il pose et dont la résolution lève magiquement l’interdiction de franchissement que son corps monstrueux avait jusque-là à charge de matérialiser. Sachant toutefois que cette résolution n’a nullement ici pour effet de dissiper l’étendue du secret qui entoure l’être en le rendant intégralement transparent à lui-même, mais seulement d’en repousser les limites à plus loin, vers des zones encore plus obscures et profondes.

Car en effet l’épreuve du Sphinx ne scelle pas l’aventure œdipienne en lui donnant son fin mot. Tout au contraire elle l’inaugure, inversant ainsi la dynamique de progression sous laquelle on envisage d’ordinaire l’abord de tout travail d’enquête, comme entreprise logique qui partant d’un questionnement originaire ou primordial mène pas à pas le chercheur jusqu’à sa résolution finale. Ici à l’inverse, la réponse donnée à l’énigme et sa validation subséquente apparaissent non comme étant constitutifs de l’élément dernier de la recherche, mais bien comme son soubassement inaugural, à partir duquel du doute et de l’incertitude émergent, livrant l’être aux arcanes infernales de ce qui en lui relève de l’ordre du secret.

Si en effet Œdipe, en tant qu’il est un homme, constitue lui-même la réponse à l’énigme posée par le Sphinx, il apparaît clairement que cette même réponse, de par sa forme tautologique, n’apporte aucun éclaircissement quant à la question de savoir quel est cet homme parmi les hommes qui se nomme Œdipe, sinon que mortel parmi les mortels il est un être exposé à la certitude du déclin. Car ce que la réponse à l’énigme ne dit pas, mais qu’elle infère seulement, c’est par quels détours ce déclin adviendra et par quels biais Œdipe réalisera sa propre condition d’homme à l’intérieur de ce même déclin ; toutes choses qui une fois passée l’épreuve d’attribution d’être (je suis homme/mortel) lui restent à découvrir, car désormais réservées à un avenir aveugle au cheminement voilé, avenir dont les portes lui sont désormais ouvertes après effacement du Sphinx. Par où l’on voit que loin de résoudre le mystère, la réponse faite au Sphinx l’épaissit bien plutôt, en transférant sa sphère d’application et/ou de réalisation du domaine de l’être à l’endroit de l’existence.

Or c’est ce même lien bifide que semble devoir occuper l’intimité quant à l’intime, qui s’en pose aussi bien comme la gardienne que comme l’agent d’extension. Dans cette optique, il s’agira donc de considérer l’intimité non comme une totalité autarciquement close sur elle-même, uniquement définissable en fonction de sa propre économie interne, mais bien comme ce moyen dont l’intime est la fin, à partir de quoi celui-ci peut croître et se développer.

A nos yeux en effet l’intimité s’affirme d’abord comme le déploiement en patchwork d’une membrane tissée d’éléments divers [càd sur une trame à la fois biologique et corporelle, matérielle et pratique, sociale et relationnelle], dont la structure en réseau a pour principale vertu celle de dégager, sous sa propre surface et par la grâce-même de sa géographie ou de son relief, une certaine aire d’intériorité souterraine à l’intérieur de laquelle la « secrétude » de l’existence peut découvrir l’atmosphère de ténèbres, de repos et d’oubli nécessaires à sa conservation et à son renouvellement.

Mais cela n’est pas tout. Car pour le dire de manière autrement surprenante et paradoxale, il nous semble aussi qu’en s’enveloppant du manteau de l’intimité l’existence entame parallèlement une première transformation de sa présence au monde qui, par une succession d’étapes dont ce premier revêtement signe l’envol, va la conduire jusqu’au seuil ultime d’un engagement à l’endroit du social et du politique, comme mise en gage d’une partie de son devenir au profit d’une communauté de vie, d’action, de règles, de valeurs, d’idéaux, etc.

Prise sur le vif de son énonciation, notre pensée semble ici déraper dangereusement vers un gouffre vertigineux creusé de contradiction.

Jusqu’ici en effet nous nous sommes échinés à définir l’intimité comme une lame aiguisée dont le fil tranchant viendrait opérer une certaine partition dans l’existence, avec à charge pour elle de réaliser en nous cette cou-p/t-ure à nos yeux fondatrice entre l’être-là de la présence et l’au-delà de l’absence, via le refoulement ou la relégation de toute une partie de notre épaisseur ontologique sous les arcanes du secret. Soit du côté de l’intime. Et voici maintenant que nous affirmons que ce même mouvement d’isolement et/ou de partition pourrait aussi bien conduire à l’exact opposé, c’est-à-dire vers une poussée hors de soi dont l’effet serait de conduire le sujet à rompre avec ses divers retranchements ontologiques pour faire alliance avec d’autres sujets au sein d’une même congrégation sociale, avec pour lui d’avoir à assumer toutes les conséquences d’une vie désormais livrée au conflit, le poids du langage en sus. Or il est pour le moins visible que cela ne saurait advenir sans le libre sacrifice d’une certaine part de silence, de solitude et d’obscurité... toutes choses que l’intimité a, par essence, pour fonction de conserver, voire même d’engendrer !

Si bien qu’alternativement nous affirmons que productrice de profondeur et d’intériorité, l’intimité se pose aussi bien comme l’agent d’une certaine exposition en surface cernée par les dispositions obligées du parêtre ; que dessinant l’horizon infini d’un manque à se réaliser grâce à l’ouverture par perforation d’un trou à l’intérieur de l’être, vide silencieux que le langage est par nature impuissant à combler, elle est tout autant ce bûcher foisonnant où, à la lueur du sens, s’embrase le parlêtre ; qu’accouchant enfin d’un chaos mathématique, maître d’œuvre de tous nos désaccords les plus intimes, elle se pose en même temps comme l’artisan d’une certaine fusion des subjectivités au sein d’un certain connêtre...

Comment dès lors espérer pouvoir embrasser dans un même geste, et d’une main sûre, un tel écartèlement ? Le pari n’est certes pas aisé, quoique loin d’être impossible. Il y faut juste de la patience, ainsi qu’un certain art de la reprise...

L’intimité au seuil double du social

Nous affirmons donc ici que l’intimité nous semble devoir être une zone limite dans la structuration de notre être au monde, dont les contours déterminent pour chacun d’entre nous les différentes voies de réciprocité possibles qui peuvent exister entre le monde de la communication à soi et le monde de la communication aux autres, tout en occupant par ailleurs un rôle primordial de défense et de protection dont les barrières ont pour rôle celui de maintenir notre intériorité dans sa nuit ou son opacité constitutive, lieu d’être où nous pouvons trouver le climat de détente et de repos nécessaire à notre recréation quotidienne.

Ou pour le dire autrement, l’intimité c’est encore du social, mais du social qui aspire à sa dégradation. Voire même, c’est son déclin, mais en tant que tout déclin appelle à une nouvelle aube. Car l’effet premier de l’intimité est d’introduire à la solitude. Elle en aménage les conditions de possibilité. Or à bien le considérer cet état apparaît comme primordial à l’intérieur du processus de socialisation qui nous meut en tant qu’êtres humains. Je ne puis accueillir pleinement l’autre que dans la mesure où je puis être aussi seul. La solitude est en effet aussi nécessaire à la vie des individus en société que le repos du corps est nécessaire à la survie biologique.

« L’enfer, c’est les autres » affirmait la formule sartrienne. Par là le philosophe existentialiste entendait dénoncer le processus par lequel nous troquons au quotidien notre liberté au profit d’un rôle dont on s’imagine illusoirement qu’il se conforme à l’ordre du désir de nos interlocuteurs. Jouant au garçon de café pour répondre aux attentes des clients, ma volonté se trouve bientôt intégralement orientée vers l’endroit où je suppose être attendu, sans plus laisser de place à l’improvisation ou à la libre détermination de mon existence. Ce faisant, je me refuse à moi-même ma qualité de sujet pour devenir intégralement objet.

D’un certain point de vue, cette situation est nécessaire et bénéfique, dans la mesure où elle pose le socle d’un certain conformisme social propice à l’engagement des individus dans la vie collective ainsi que dans l’activité de coproduction de nos conditions de vie. Il y a cependant à se doter des moyens propres à conserver une distance critique face à ce jeu de rôle, justement pour que ce rôle demeure rôle. On doit pouvoir à chaque instant mettre fin au jeu dans lequel on se trouve pris. Cela évite en effet de se retrouver dans la situation de ces hommes ordinaires décrit par Hannah Arendt qui de simples administrateurs du réseau ferroviaire en arrivent à devenir pièces déterminantes d’une terrible mécanique génocidaire.

Or seul le retrait dans la solitude permet de conserver cette distance salvatrice. Et ceci non pas seulement dans la mesure où par là il nous est donné de pouvoir nous soustraire à l’ordre normatif des identifications communes. Mais aussi et surtout parce que dans la solitude il m’est permis de me redécouvrir dans toute mon inconsistance et mon indétermination. Ou pour le dire autrement dans mon essentielle plasticité ontologique. Là enfin il m’est donné de percevoir que ce qui définit mon essence en tant qu’être humain, c’est de n’en avoir pas, pouvant en toute occasion douter et choisir. La solitude est en ce sens le lieu d’une révolution permanente où l’être rompt avec ses déterminations pour renouer avec son chaos primordial, où il puise les éléments propres à développer de nouvelles formes d’engagement dans l’existence.

C’est par exemple là qu’il m’est possible de partir librement à l’exploration de mon corps et de ma sensibilité, pour redécouvrir derrière leurs apparats bien marqués cette autre géographie qui les parcoure de manière souterraine et toujours mouvante, à savoir celle des pulsions érotiques et de la libido. Dans ce jeu s’organise alors le passage d’un corps d’abord compris comme marqueur ou signal de mon identité à un corps soumis à l’empire de la chair, c’est-à-dire à un corps senti et perçu comme matière indéterminée, inaccessible à la représentation du fait même des excès par lesquels il se manifeste et vient envahir mon rapport au réel, jusqu’à devenir son tout de manière parfois écœurante. Cette mise à nu où je me jette toutefois ne dévoile les replis de mon corps que pour mieux pointer l’inconnaissable dont ils sont le lieu et/ou l’incarnation. D’où peut-être le geste désespéré de l’exhibitionniste qui attend du regard de l’autre qu’il lui révèle son propre mystère et apaise ainsi la terreur que lui procure ce corps indomptable qui lui échappe ?

Remarquons aussi que pour être seul, et que cette solitude soit gage de recréation, il ne suffit pas d’être seulement isolé ou coupé de l’emprise des autres. Encore faut-il disposer des moyens d’habiter cet état confortablement. La solitude telle que nous l’envisageons n’est pas le vide, mais elle se remplit d’objets et de supports susceptibles de mettre en branle l’imagination du sujet et de lui donner prise sur son propre devenir : photos, journal intime, livres, souvenirs glanés au fil des années, etc.

Habiter, cela suppose en effet de la familiarité. L’inverse s’appelle l’exil. Les choses qui peuplent mon quotidien et que je garde avec moi, que parfois j’accumule sans raison apparente, ils font trace en même temps qu’ils me retracent. Ceci non pas nécessairement parce que des souvenirs leurs seraient attachés, car pour nombre d’entre eux j’ai oublié les circonstances de leur acquisition. Mais parce qu’ils sont la marque à mes yeux visible de ma propre durée et des révolutions successives qui en tissent la trame. Car lorsque je les retrouve, c’est comme si je me retrouvais aussi. Ceci non pas comme le même qu’hier, mais justement comme allant-devenant autre que ce que j’étais. Et celui dont la maison brûle a effectivement tout perdu, car par-delà le dommage matériel et financier qu’il subit, il se voit d’abord retirer les moyens grâce auxquels il pouvait s’investir lui-même dans son impersistance et sa discontinuité, sur fond d’apparente continuité.

Ceci étant posé, demeure cependant à dénouer un dernier nœud éminemment problématique, qui émerge à la considération que notre intimité est le plus souvent une intimité partagée. Mon intimité se construit en effet la plupart du temps avec les autres, en leur compagnie, sous un même toit. Que ce soit dans le couple, la famille, voire entre amis. Si bien qu’il nous faut considérer que cette solitude dont l’intimité est la fabrique ou la clef, elle se construit généralement sous un certain régime de coprésence ou de convivance. Il semble dès lors qu’il y ait là contradiction dans les termes, dans la mesure où nous voyons s’élaborer ici quelque chose comme une intimité placée sous le primat de l’autre, phénomène qui pourrait s’exprimer simplement comme suit : « je suis seul en présence de toi ».

Cette contradiction toutefois semble perdre une partie de son achoppement dilemmatique dès lors qu’on s’efforce de mieux définir quel type de relation l’intimité engage lorsqu’elle se trouve ainsi mise en partage. Il ne faut pas chercher bien loin en effet pour s’apercevoir que ces relations s’augurent sous le signe d’une intense proximité, voire même dans une certaine mesure sous celui de l’indifférencié. Dans l’intimité partagée en effet, l’autre n’est jamais tout à fait Autre. Il semble même parfois participer un peu de moi ou même communier avec moi. Car toi et moi dans l’intimité faisons certes toujours deux, mais un deux idéalement accordé, dans l’harmonie parfois brutale du corps à corps. Cette pensée qui m’occupait, tu la dis pour moi à voix haute comme si tu l’avais devinée. De la même façon nos corps soudain s’entrechoquent tant ils se trouvaient happés par le même soucis d’agir. Ici en quelque sorte nous faisons cause commune sans même qu’il y ait nécessité de nous consulter.

Mais bien justement la question qui se pose c’est : cause commune pour quoi ? Pour quelle raison faisons nous alliance dans l’intimité ? Ou pour le dire de manière ironique, pourquoi souscrivons-nous si facilement à l’aliénation du mariage et de l’union familiale ?

Deux hypothèses finales.

Sans pour l’instant que la réponse à ces questions nous apparaisse clairement, il nous est cependant possible de délivrer deux hypothèses possibles pour expliquer la formation de cette entité paradoxale. La première serait de considérer qu’une telle union, plutôt que de faire refluer le territoire de l’intimité en deçà de ses limites existantes, contribuerait à l’inverse à l’extension de son domaine ainsi qu’au renforcement de ses frontières.

Par nature en effet la sphère sociale est un phénomène proprement invasif qui entend coloniser chaque nouvelle parcelle qui se découvre à elle. En ce sens Big Brother ne serait alors que la version la plus autoritaire d’un phénomène autrement plus ordinaire, celui de la socialisation totale et grandissante de nos différents plans d’existence. Or pour contrer ce phénomène invasif, on perçoit bien que mes forces seules ne sauraient suffire. Trop de fronts s’offrent au combat, la multitude m’assaillant de toutes parts. Nulle autre possibilité alors pour préserver l’espace de mon intimité que de sceller alliance avec toi qui me ressemble et en qui je me retrouve en quelque sorte, en échange de quoi je me ferais à mon tour héraut et défenseur de ta propre intimité. Par ce contrat, je t’accepte dans mon intimité et t’en réserve une part (ma sexualité ou mes sentiments), à la condition que tu veilles avec moi à sa préservation. C’est là on le voit un pari risqué, dans la mesure où il ouvre à toutes les trahisons et aux dérives les plus brutales. Car l’intimité amoureuse, filiale ou parentale préserve autant qu’elle peut aussi détruire. Et on sait quels bourreaux peuvent naître et sévir derrière les portes closes de l’appartement ou de la chambre, lorsque l’un décide de changer les termes du contrat pour les faire passer d’un simple droit de regard à un véritable droit de propriété.

Mais cette première hypothèse est en quelque sorte par trop paranoïaque pour être entièrement satisfaisante, bien qu’elle gagne certainement à être considérée plus avant. La seconde est quant à elle plus complexe et nous ne pourrons en esquisser ici que les prémisses. Elle consiste à considérer que cette alliance des intimités a pour effet d’amplifier le domaine de nos intimités respectives par le biais du travail du langage qui s’y effectue et dont elle est l’occasion.

L’idée qui prévaut ici pourrait alors s’énoncer sous cette forme : partageant mon quotidien avec toi que j’ai élu dans mon cœur, je poursuis avec toi un dialogue infini recommencé et repris jour après jour et ce faisant par cet effort continu nous contribuons ainsi continument à repousser toujours plus loin l’étendue du mystère que je constitue à mes propres yeux et que tu constitues aux tiens. Mille fois ensemble nous reprenons les mêmes sujets de conversation, mille fois nous nous posons l’un l’autre les mêmes questions, mille fois nous nous offrons des réponses, parfois les mêmes et parfois différentes. Et tout cela pourtant sans se lasser dans la mesure où tes réponses d’hier ne me laissent plus aujourd’hui la même satisfaction. Le problème en effet n’est pas que le nœud que je te propose est indénouable, mais qu’une fois défait il s’ouvre sur un nouveau nœud, et celui-ci de la même façon sur un autre, encore et encore. Si bien qu’hier nous avons parcouru une certaine zone de silence qu’ensemble nous avons cerné de nos mots et je me réveille aujourd’hui comme parcouru d’un plus grand silence encore, d’une plus grande indétermination, d’une possibilité d’exister renforcée. Tous les deux nous avons ainsi contribué à défricher/déchiffrer un nouveau territoire que je pourrai investir dans la solitude, une nouvelle zone inconnue où je pourrai me recréer.

Ne me dis donc pas qui je suis. Mais parlons ensemble le chaos qui nous habite. Et rions.

Il y a deux manières de participer à la publication sur Nebuleuses.info, soit en proposant un article soit en proposant des compléments d’infos liés à un article.

Les compléments d’infos sont relus par le collectif du site avant publication en ligne. Le but de cette modération n’est pas de censurer les discussion mais de s’assurer qu’elles participent d’un complément d’information ou d’un débat sur le sujet en question.

Proposer un complément d'info

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.