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« La prévention est à l’action éducative ce que l’art brut est à l’art conventionnel ! »

vendredi 7 avril 2017

Mes bien chers collègues éducateurs de Prévention spécialisée, mes amours mes loulous !

Cela fait maintenant plusieurs semaines que notre collègue A. me tanne pour que j’écrive.
Mais que j’écrive quoi ? je lui rétorque. Eh bien quelque chose autour de ton expérience t’es quand même un dinosaure de la prévention et c’est important de laisser des traces. Ah ben ça c’est sûr, vu les kilomètres au compteur, je vais bientôt en laisser des traces, mais je ne suis pas sûr que l’on ne s’empresse pas de les essuyer. Et puis me dis-je, qui peut bien s’intéresser aux propos d’un éduc presque moribond dont les gammas GT rivalisent avec le taux de THC pour être inscrit dans le Guinness Book ?
Sûrement pas mon collègue qui n’a de cesse de m’accuser d’être un bobo plus soucieux de promouvoir la quinoa Bio que de chercher à persuader la société Monsanto de financer des chantiers éducatifs.
Chantiers où les jeunes pourraient s’épanouir pleinement en déversant du Roundup au pied des tours tout en se défonçant gratos. Permettre ainsi à cette philanthropique société de réduire le volet de ses impôts n’est ce pas déjà faire un peu de prévention… « de l’évasion fiscale » ?
J’ai hésité alors, entre rédiger un courrier à mon directeur de Pôle pour piouner une augmentation exceptionnelle au vu de ma longévité dans le service, ou rédiger ce pamphlet qui m’oblitérerait de facto toute velléité financière.
Tiraillé entre l’appât du gain et celui de la dérision, j’ai glissé du coté Desprogien.

Ne croyez pas que cela soit par pur altruisme. Non c’est seulement que je viens de faire une plus-value immobilière au delà de mes espérances. Je m’habille maintenant chez Gucci et en conséquence, réclamer une augmentation est devenu à mes yeux un manque de classe.
Ah oui je perds le fil, oui donc témoigner dire que c’était mieux avant, que pendant les réunions on cultivait nos métastases pulmonaires dans un air épais comme du manioc mais si bénéfique à la réflexion.
Nous rédigions alors un rapport d’activité qui était, pour les plus prolixes, composé d’une feuille recto verso.

Non en fait je ne sais pas si c’était mieux avant mais j’ai surtout peur que ce soit pire après.
Mes chers collègues, je vous ai d’ailleurs trouvé un peu mou du genou au cours de la dernière réunion : bien peu de réactions alors que l’on nous incite à toujours en montrer plus. Il faut mettre en avant les chantiers éducatifs, donner à voir plutôt qu’à être. Je vous ai trouvé très ruminants face au passage de ce nouveau train qui conditionne le financement à l’exhibition de l’acte éducatif.
Les fondations vont permettre aux groupes financiers de minorer leurs impôts en finançant des actions de prévention. Concrètement cela veut dire que ces groupes, qui sont en partie responsable de l’exclusion sociale, vont pouvoir optimiser leurs gains en diminuant leur éco envers le service public.
Moins d’impôt c’est moins d’argent pour le service public et in fine moins d’argent pour l’action sociale.
Oui mais me direz-vous qu’est-ce que tu en a à faire puisque le financement s’effectuera directement via les fondations. Ben oui justement c’est ça le hic, le financement est direct et, comme dirait mon voisin de palier, qui est à la philosophie ce que Raphaël Enthoven est à la mécanique auto : "C’est celui qui paie qui dit."
Alors qu’est ce qu’il dit ? Au début pas grand-chose et puis ça zone devant la boutique de chez Orange alors forcément on intervient. Bon en même temps, c’est sympa le patron offre aux jeunes un tee shirt Orange pour qu’il se protège du froid.

Restons ou entrons dans l’univers Orwellien. La fondation Orange offre au service, un abonnement pour la flotte de portables, un tarif défiant toute concurrence. Nous avons tous un iphone 10+ avec l’écran rétina dernière génération. Quelques temps plus tard l’équipe du centre-ville est convoquée par le directeur de Pôle. Le directeur général de chez Orange a appelé le service : il s’étonne de voir que la trace gps de l’iphone 10+ avec l’écran rétina de l’équipe du centre ville est restée fixée pendant plus de 2 heures sur l’emplacement de la terrasse du café Mxxx, le capteur connecté à la i-montre indique un taux d’alcoolémie supérieur aux normes imposées par le règlement intérieur….
Il faut survivre à tout prix, être dans la course effrénée à l’image, créer des sites internet, choisir des stratégies pour que le site soit en haut de la liste, donner à voir plus et encore plus, jusqu’à ne plus être.
Ah oui c’est vrai au fait, être, savoir être, ils sont passés où ? Eh bien peut être que justement ils sont passés ; repasseront t’ils par là ? Eh bien ça je ne sais pas.
Je crois que c’est un peu la fin des emmerdeurs !!!

Vous me direz c’est un peu facile pour toi qui a un pied dans la « tombe professionnelle » de jouer les chevaliers blancs. Effectivement, j’ai bien conscience que je suis un privilégié, mais chez les bouffeurs de Quinoa bio, on n’hésite pas à profiter de nos privilèges.

A., tu me demandais la dernière fois : « comment conçois-tu la prévention ? »

Alors au cours d’une libation un tantinet abusive et matinée de fumée d’eucalyptus a surgi, de mon cerveau qui s’apparente plus à des ganglions cérébroïdes qu’à de la matière grise, cet aphorisme :
« La prévention est à l’action éducative ce que l’art brut est à l’art conventionnel ! »

Pour étayer ce génial jaillissement intellectuel j’ai adapté la citation de DUBUFFET sur l’art brut en substituant les termes art par prévention :

“La Prévention ne vient pas se coucher dans les lits qu’on a faits pour elle ; elle se sauve aussitôt qu’on prononce son nom. Ce qu’elle aime, c’est l’incognito, ses meilleurs moments sont quand elle oublie comment elle s’appelle.”

Si vous n’êtes toujours pas convaincu que la prévention c’est de l’art, je vais vous narrer le spectacle auquel j’ai assisté la semaine dernière et dont je fus à la fois un spectateur et un acteur.
J’accompagne depuis plusieurs semaines un jeune que je nommerai Loïc (j’aime bien mettre en scène mes collègues). Donc Loïc est un jeune d’origine roumaine adopté par une famille aisée et qui souffre depuis sa plus petite enfance de troubles du comportement. La famille l’a mis dehors parce qu’il est mythomane, qu’il leur dérobe de l’argent et qu’ils craquent face à son comportement d’hypocondrie récurent.

Je suis donc allé assister cet après-midi à un spectacle époustouflant au théâtre de l’Hôpital Jxxxx. La famille de Loïc peut s’enorgueillir d’avoir en son sein un des plus grands acteurs du 21e siècle, reléguant Molière à un pâle histrion de café de la gare.
Dans ce spectacle, l’acteur réussit à persuader tout un staff médical qu’il a une phlébite. Ne décelant aucun signe clinique l’équipe médicale le transfert en rhumatologie pour explorer plus avant cette maladie inconnue. Là, il persuade l’aide-soignante qu’il a une paralysie partielle des membres supérieurs, qu’un ergothérapeute intervient à domicile et qu’il faut le nourrir à la cuillère.
L’aide soignante, qui s’est rendue compte qu’elle avait été bernée par Loïc, lui fait part de son mécontentement.
L’ « acteur » me demande d’intervenir auprès de l’aide-soignante car il me dit ne pas comprendre l’objet de son courroux.
Celle-ci lui explique qu’elle n’apprécie pas de s’être fait rouler dans la farine, que s’il se sentait seul, elle aurait accepter bien volontiers de lui tenir compagnie au moment du repas.
Elle lui dit qu’elle est fâchée parce qu’elle lui faisait confiance et qu’il lui a raconté des bobards.
L’acteur jure ses grands dieux qu’une ergothérapeute intervient à son domicile (il est sans domicile fixe) utilisant la subtile technique du « plus c’est gros, plus ça passe ».
Devant le public incrédule, l’acteur s’exprime en ces termes : " ah ben, si je pouvais me lever de mon lit, je me foutrais par la fenêtre ".
Grand seigneur, je lui propose, s’il me cède post mortem son téléphone portable dernier cri, de lui approcher le lit de la fenêtre afin qu’il puisse exécuter son saut de l’ange.
L’acteur qui a oublié d’être bête me rétorque que de toutes façons les fenêtres sont fermées à clef. C’est là, à ma grande surprise, que l’aide-soignante vient à mon secours. Elle propose d’aller chercher la clef de la fenêtre réalisant ainsi de façon magistrale la « synthèse du médico-social ».
Le spectacle s’achève au milieu des borborygmes de l’acteur et sous un tonnerre d’applaudissements. L’acteur promet que l’on se reverra en fin de semaine pour la représentation de l’acte 2.
En sortant du théâtre je passe par les loges afin de féliciter les acteurs. C’est alors que je tombe sur le médecin responsable du service. Il a été convaincu par Loïc que j’étais son éducateur personnel, rémunéré directement payé par sa famille. 
J’espère de pas être, à l’insu de mon plein gré, impliqué dans un « Pénélope Gate » pour « double emploi fictif » !
Il y a des jours où ce métier m’hallucine, j’ai rencontré mon maître dans l’art du baratin et c’est sans doute pour cela que je l’aime bien.
Alors la Prévention ce n’est pas de l’art, un grand théâtre ?
Bisous les Loulous

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