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L’indémontrable légèreté de l’être : Bore Hole de Joe Mellen

Revue Inégale

jeudi 17 mars 2016

https://revueinegale.wordpress.com/2016/01/13/lindemontrable-legerete-de-letre-bore-hole-de-joe-mellen/

« Il reste peu de choses, dans la contre-culture des Sixties, qui n’aient fait l’objet d’une documentation détaillée. Les baby-boomers auront célébré leur âge d’or jusqu’à la nausée. Mais une histoire était peu à peu retombée dans l’oubli depuis sa publication initiale en 1970 : celle du type qui s’était creusé un trou dans la tête pour planer tout le temps.

Reproduits d’abord dans leur forme originale, les Mémoires de Joe Mellen s’étalent sur une grosse centaine de pages. Si une influence freudienne filtre tout au long du livre, rien dans l’enfance de l’auteur ne semble le destiner à ce qui va suivre. C’est vers la fin de son adolescence, à travers sa découverte de la marijuana puis du LSD, qu’on rentre dans le vif du sujet.

Exilé en 1965 à Ibiza parmi la bohème qui vit ses premières expériences psychédéliques, Mellen y rencontre le Hollandais Bart Hugues. Esprit en surchauffe constante, Hugues a déjà fait l’expérience du LSD sous supervision médicale dans le cadre des recherches sur l’acide lysergique à la fin des années 1950. Quelques années plus tard, suite à une discussion avec un yogi qu’il a vu se tenir sur la tête, Hugues détermine que c’est l’altération du volume sanguin à l’intérieur du cerveau qui cause la sensation de planer et l’élargissement de la conscience. De là, il lui en faut peu pour conclure que la position debout, en privant le cerveau d’une partie de l’afflux sanguin, a constitué la réelle Chute de l’homme dont il est question dans la Bible (ou comment régler son compte à la religion pour cet athée convaincu).

Hugues et Mellen se livrent à plusieurs expériences sous LSD, grâce auxquelles ils établissent que si l’afflux sanguin dans les capillaires sous l’effet de l’acide permet un élargissement de la conscience, l’importante consommation de glucose qui en résulte provoque elle une hypoglycémie, source des sensations de paranoïa, de perte de contrôle et de bad trips potentiellement fatals. Hugues, issue d’une famille de docteurs et lui-même de formation médicale, met alors au point une sorte de manuel d’utilisation du LSD, qu’il recommande d’accompagner de sucres et de vitamine C afin de contrer l’hypoglycémie. Tout cela fait l’objet d’explications détaillées sous la plume de Mellen, dont la sincérité de ton, si elle n’est pas gage d’autorité scientifique, pousse le lecteur à lui donner crédit au moins le temps du livre.

« Je n’avais jamais jusque-là envisagé la conscience d’une façon aussi matérialiste », remarque Mellen. Cette approche, chez Hugues, repose sur une vision ontologique. Pour Hugues, « la gravité est l’ennemi », la posture debout a privé l’homme d’une partie de sa conscience, remplacée par l’ego. Le « monde adulte », à comprendre ici comme un état de conscience que nous intégrons lorsque notre boîte crânienne se scelle intégralement à la fin de la croissance, empêche le cerveau de pulser à l’unisson avec le coeur. D’où l’auto-trépanation pour retrouver une plénitude perdue ou, comme dit Hugues, « se sentir comme avant ses 14 ans ».

Pour autant, on imagine difficilement les proto-hippies vivant leurs premières expériences psychédéliques suivre avec assiduité ses cours sur les propriétés vaso-constrictrices du LSD ou la proportion entre afflux sanguin et liquide cérébro-spinal dans le cerveau. Mellen :

« Planer transcende l’ego, nous élève au-dessus de la foi aveugle et de l’intolérance jusqu’à un état où nous percevons ce qui nous lie, indépendamment du langage. »

Chez la plupart des premiers utilisateurs du LSD, cette transcendance se trouve justement dans la perte momentanée de contrôle, les hallucinations ou les incohérences dues au manque de sucre. Hugues et Mellen sont dans un tout autre trip, dont ils cherchent à s’assurer à la fois la maîtrise et la permanence.

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De retour en Angleterre en plein Swinging London, le moment semble bien choisi pour rendre publiques leurs découvertes. Mellen et Hugues sont en effet convaincus que le LSD s’apprête à déferler sur la jeunesse et qu’il est donc urgent d’en expliquer la « méthode », mais aussi que l’élargissement de la conscience est l’avenir de l’homme :

« Avec l’évolution technologique et la réduction du temps de travail, l’occupation du temps libre se révèlera une plus grande priorité et c’est dans ce domaine que l’élargissement de la conscience va prendre toute son importance. »

Leur première hypothèse se vérifiera rapidement. Les choses seront plus compliquées en ce qui concerne la seconde. Entourés d’une intelligentsia de hippies et autres freaks, Mellen et Hugues vont transformer leurs appartements londoniens en de véritables centres d’initiation au LSD, en tentant désespérément d’attirer l’attention de la presse sur leurs théories. Lorsque Mellen s’auto-trépane à son tour (il doit s’y prendre à plusieurs fois, et la chose fait l’objet d’un récit détaillé qui finit par ressembler à un mode d’emploi), il convoque d’abord une conférence de presse. Leur groupe est infiltré par la police et il est arrêté pour des délits de possession mineurs, ce qui n’entame en rien sa détermination. C’est l’indifférence des médias qui finira par user les deux hommes. L’expiration du visa de Hugues, forcé de retourner en Hollande, est finalement ce qui clôt ce premier chapitre de l’histoire.

Lorsque 40 ans plus tard Joe Mellen reprend celle-ci où il l’avait laissée, c’est un type serein et sans regrets qui tente d’expliquer cette « sensation de légèreté » avec laquelle il vit depuis une quarantaine d’années. À la question : « C’est comment, de planer tout le temps ? », sa réponse est laconique, plutôt celle d’un adepte du Tao que d’un type qui a poussé le psychédélisme aussi loin qu’il était possible de le faire. Finalement, on ne saura jamais vraiment ce que Mellen a fait de tout ce surplus de conscience…

Son récit de la vie de Bart Hugues, mort de n’avoir jamais été pris au sérieux, est plus amer. On imagine sans mal la société peu réceptive à ses visions d’une humanité rendue plus épanouie par la trépanation et l’usage encadré du LSD. En cela, Bore Hole est un peu l’histoire d’un dialogue de sourds, déjà entrevu par Hugues dans une interview de 1966 reproduite dans la partie suivante :

« Mon problème c’est comment expliquer à un adulte qu’il a trop peu de sang dans son cerveau pour comprendre, s’il a trop peu de sang dans son cerveau pour comprendre ça. »

C’est l’impasse au cœur de Bore Hole : dans le fond, il n’y a pas de meilleur moyen de comprendre que de se trépaner soi-même, ce que peu de gens, y compris parmi ceux qui comme moi trouveront ce récit fascinant, seront prêts à faire. Ça n’aura pas découragé Amanda Feilding, d’abord compagne de Hugues puis de Mellen et elle-même trépanée, de créer une fondation visant à informer sur la trépanation et les effets physiologiques des drogues. Passé le trip psychédélique, ces trois-là se seront fait toute leur vie les porte-parole d’une initiation aux drogues « non-toxiques » (LSD, marijuana par opposition à l’héroïne ou aux drogues de synthèse) en vue d’une meilleure connaissance de la conscience humaine, ne rencontrant que peu d’écho dans une société dont l’hypocrisie sur le sujet n’est plus à prouver. En parallèle, les théories de Hugues sur l’auto-trépanation et le volume sanguin dans le cerveau sont généralement considérées comme l’œuvre d’un savant fou au sein de la communauté scientifique, bien qu’il y ait aussi ses quelques adeptes. En ce sens, l’auto-trépanation, malgré tout le positivisme des protagonistes de Bore Hole, aura nécessité chez eux une sacrée dose de foi.

Les théories de Hugues ont en commun avec les diverses utopies plus ou moins sectaires des Sixties d’offrir une réponse qui semble bien trop simple – et s’il suffisait de se percer un trou dans le crâne ? C’est davantage dans les portes qu’auraient pu ouvrir certaines de ses découvertes que se trouve peut-être un héritage négligé des Sixties, une voie restée largement inexplorée tandis que se dissolvait la contre-culture et, avec elle, des conditions plus propices aux recherches sur certaines drogues et leur (r)apport à la connaissance.

– Julien B. »

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