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Reflexions à propos d’une présence psychologique auprès des sans papiers

lundi 21 mars 2016

Réflexions à propos d’une présence psychologique auprès de sans papiers

Elle entre dans le bureau d’un pas mécanique et rapide, le visage légèrement incliné, évitant de croiser mon regard. J’écris « elle » parce qu’il s’agit le plus souvent d’une femme ; gardons donc ce pronom, même si occasionnellement il peut s’agir d’un homme qui aura généralement adopté la même attitude qualifiée arbitrairement de « féminine » et qui, en tous cas, se retrouve dans la même condition d’être une victime.
Elle vient d’un pays des Balkans ou de l’ex URSS, ou d’ailleurs. D’un pays qui fut en guerre et dans lequel elle avait la malchance de n’être pas de la « bonne » ethnie. Elle n’avait généralement pas choisi de lutter : ce n’était pas une héroïne, c’était parfois encore une enfant, ou simplement une personne qui tentait de survivre dans l’horreur.
C’est d’abord un corps terrorisé qui se présente. Lorsqu’elle parle, ensuite, ce ne sont pas les sévices qu’elle a subis qu’elle évoque, mais sa souffrance actuelle, me signifiant ainsi, à ce qu’il me semble, que ce n’est pas en tant que victime qu’elle s’adresse à moi, mais en tant que personne souffrante, ici et maintenant. Des maux de tête horribles, comme si celle-ci était prise dans un étau, pleine de choses à l’intérieur qui s’agitent et ne peuvent sortir. Une sensation constante d’étouffement comme si, là aussi quelque chose brûlait à l’intérieur de la poitrine.
Et lorsque quelque chose sort de ce bloc de souffrance, c’est d’abord, une expression tragique, un visage qui rougit, ou, au contraire, blanchit, des yeux rouges puis, les larmes qui coulent enfin, en silence. Des larmes douloureuses, mais qui soulagent. « C’est le seul endroit où je peux pleurer », me diront plusieures d’entre elles.
Le mari, souvent, est dans l’accablement. Sans travail reconnu (ou, bien souvent, des emplois précaires, clandestins, mal payés, avec la peur d’être pris qui, me dira l’une d’entre elles, à propos de son mari « l’a obligé" à sauter par la fenêtre de l’appartement qu’il restaurait). Ou alors sans travail, inutile, il reste à ce qui tient lieu de maison. Quelquefois, dans cet accablement, il sombre dans l’alcoolisme.
Dehors, c’est elle qui doit « tenir le coup », s’occuper des enfants, souvent trouver où dormir le soir, s’occuper des démarches, faire la queue à la Préfecture pendant des heures pour s’entendre dire qu’il manque un papier et qu’il faudra revenir. Avec, toujours, lors de ces déplacements, la peur d’être « contrôlée ».
Une peur qui replonge dans le passé. Le passé, pour nous qui écoutons, c’était jusque là ce, qu’ici, on a appris par les medias, mais qui prend alors un aspect singulièrement dramatique et présent : les massacres, les déplacements forcés dans des véhicules bondés, surveillées par des hommes en armes parmi lesquels on reconnaît parfois quelqu’un qui fut, il n’y a pas si longtemps, un voisin, avec lequel les relations étaient « normales », voire cordiales, avec lequel, enfant, on jouait parfois. Un instituteur « normal », lui aussi, ni pire ni meilleur qu’un autre, et qu’on découvre soudain à la tête de la milice qui vous agresse. On essaie parfois un signe de reconnaissance, le plus souvent sans écho, si ce n’est une marque de violence ou de mépris.
Les garçons et les hommes de la famille qui sont embarqués dans d’autres camions et qu’on ne reverra jamais ; le copain préféré pour lequel on avait un « sentiment » à qui on n’a pas même pu adresser un au revoir. Et puis soi-même embarquée dans ce car, toutes entassées avec les bébés qui hurlent. Tout est confondu à partir de là : la peur lorsqu’il faut aller chercher du bois dans une forêt que l’on connaît mal, parce qu’on est entassé dans un village inconnu. Le départ de son pays dans lequel le séjour est devenu impossible, et la peur, aussi, tout au long du trajet.
Quelque fois de nouveau coups, de nouveaux viols dans un lieu où l’on espérait trouver un peu de sécurité, commis cette fois, par exemple, par les skins de Russie, avec la complicité de la police.
Une nouvelle fuite, la peur au ventre. Et l’arrivée à Lyon. Une ville qu’on ne connaît pas, une langue ignorée avec, dans le meilleur des cas, quelques repères fournis par le passeur. Retrouver d’autres exilés dans la même situation, parmi lesquels peut-être, des compatriotes. Coucher dehors, blottis les uns contre les autres, ou dans un squat dont on est régulièrement expulsé. Le froid, la faim, les enfants qui pleurent.
Et toujours la même peur. Rien n’a changé depuis le drame, au point que la peur de la police est toujours là. D’ailleurs, il faut craindre aussi les contrôles qui risquent de nous envoyer en Centre de rétention, en attendant une expulsion, venue d’on ne sait où et selon d’obscurs critères. Quelquefois, on entend des voix qui nous appellent ou menacent. Par exemple lorsqu’on passe au-dessus d’un pont, qui pourrait être le même que celui où, naguère, la tentation était si grande de se jeter à l’eau pour échapper à tout cela. Ou alors une voix, issue d’un coin de la chambre et qui appelle, soi ou son enfant. On sait qu’il n’y a personnes, mais ce qu’on entend est réel. La peur de s’endormir, parce que surviendront les horreurs. Hallucinations ? Ou le passé toujours présent… Même si l’on peut considérer ces réactions comme étant de forme psychotique, elles ne permettent pas, à mon sens, d’évoquer le diagnostic de psychose. Quelquefois une situation sans issue dans laquelle on est confiné nous fait vivre une angoisse étouffante.
Pas d’histoire, donc, puisqu’elle se résume à une terreur et une à une horreur toujours présentes et que, dans l’incertitude où se trouvent ces personnes, il leur est impossible d’imaginer un avenir, suspendu à la décision d’une entité administrative impersonnelle.

Son mari et elle ont été arrêtés, torturés et violés. Elle était enceinte et a perdu l’enfant qu’elle attendait. Elle écrivait des poèmes sur la vie, mais ne peut plus maintenant puisqu’elle est dans la mort. Elle rêve qu’après avoir franchi un col, elle se retrouve dans une vallée où tout le monde a l’air heureux ; mais, lorsqu’elle s’adresse aux gens, on lui fait remarquer qu’elle n’est pas à sa place puisque c’est le pays des morts. Elle continue dans la direction indiquée, mais se retrouve alors dans un désert aride. Son mari s’alcoolise, dans une intention explicitement suicidaire. Elle le comprend… Je l’ai rencontrée quelques temps puis, plus rien. Renvoyés dans leur pays, considéré comme « sûr » ? Ou alors…

Le contexte institutionnel et politique

Ça se passe dans les locaux de Médecins du Monde, à Lyon, où il est proposé aux migrants, après un examen médical effectué par un généraliste qui a estimé qu’il relevait d’une aide psychologique, de rencontrer un psychologue. Il ne s’agit que très rarement d’une personne qui relèverait du droit d’asile, sauf lorsque ce droit lui a été refusé et sauf s’il en fait la demande exprès. La majorité des personnes que nous rencontrons dans ce cadre ont fait une demande pour des raisons médicales, dépressions presque toujours accompagnées de douleurs physiques.
Auparavant, le rendez vous était pris directement. Mais, désormais, la procédure s’est affinée (ou compliquée…)
Un désaccord (exprimé courtoisement…) s’est élevé entre l’institution Médecins du Monde et les praticiens bénévoles. Ce conflit portait d’abord sur le recours aux interprètes, jugé abusif et trop onéreux. On nous conseillait alors de faire appel à l’interprétariat téléphonique, ce qui, évidemment, ne peut avoir la même fonction (en ce qui me concerne, et sauf lorsque cela s’avère tout à fait impossible, je préfère qu’on se débrouille, le patient et moi, en baraguinant, ce qui amène parfois des malentendus qui nous font rire l’un et l’autres).
Autre point de désaccord, en rapport ouvertement avec l’idéologie de Médecins du Monde qui se fixe comme objectif de permettre aux sans papiers l’accès au droit commun, ce qui représenterait, pour eux une reconnaissance. Il nous était alors reproché de vouloir « garder » nos patients et de ne pas les adresser dès que cela était possible au secteur public, par exemple aux Centre Médico Psychologiques. Objectif qui peut être louable en soi, mais qui s’est heurté à plusieurs difficultés. D’une part à cause, comme on le sait, des listes d’attente dans les CMP et autres institutions publiques ; d’autre part car les patients pouvaient avoir le sentiment qu’on les considérait comme une marchandise qui peut passer indifféremment de l’un à l’autres alors que s’était déjà établi une relation transférentielle (et aussi contre-transférentielle) avec le thérapeute
Désormais, pour toute orientation vers un psychologue et/ou un psychiatre, une fiche de relevé située dans les cabinets médicaux doit être remplie par le médecin généraliste dès lors qu’il pense qu’une consultation vers un psychologue ou psychiatre du CASO est nécessaire. Un groupe de travail se réunit tous les mois. Il est composé de psychologues/psychiatres, de médecins généralistes et de salariés. Les dossiers des patients pour lesquels les médecins ont estimé qu’un suivi psychologique / psychiatrique est nécessaire seront repris. Ensemble, il s’agit de voir si ledit patient a effectivement besoin d’une prise en charge et si oui, par quel biais. Tout ceci prend du temps et, souvent, le patient n’est pas retrouvé, ou a renoncé.
Le groupe de travail reprend également des dossiers de patients suivis depuis plusieurs années avec une question sous-jacente : ce patient ne pourrait-il pas maintenant être adressé au secteur public, CMP par exemple...
L’autre point de tension portait sur le coût de la présence des interprètes à l’entretien. Une présence pour nous indispensable, même lorsque la personne commence à parler un peu français ; elle peut alors énoncer des faits, mais tout ce qui relève des émotions a besoin d’un passeur, qui peut, au besoin, aider à explorer un peu ce que la personne a profondément voulu exprimer. D’une langue à l’autre, ce qui exprime nos angoisses ou nos sensations ne peut relever d’une traduction mot à mot. Symboliquement et dans la réalité, la présence de ce passeur, une personne qui connaît les habitudes et l’histoire de son pays, est plus qu’utile. Elle peut expliquer au psychologue certaines expressions locales qui, sans cela lui seraient incompréhensibles. L’importance de ce lien m’est en particulier apparue quand une patiente avait d’abord confié un évènement important de sa vie à l’interprète, en lui demandant de ne pas me traduire. J’ai alors précisé qu’il n’était pas possible à l’interprète d’être dépositaire d’un secret trop lourd et que c’est à moi qu’il appartenait de l’assumer. Après traduction de ceci, la personne a alors accepté que ce secret me soit traduit. A contrario, l’importance de l’interprète est soulignée par le fait que certaines personnes refusent cette présence au prétexte, dans un cas, qu’elle à l’impression qu’elle traduit superficiellement ses paroles, dans un autre cas, parce qu’elle a senti dans son regard une indifférence légèrement méprisante à son encontre.
Toujours est-il que ces tensions se sont aujourd’hui apparemment apaisées. Les médecins signalent les patients dont ils pensent qu’une aide psychothérapique pourrait aider et, chaque mois, ces cas sont étudiés collectivement. Il faut dire que les psychologues et les bénévoles étaient globalement opposés à cette manière de voir les choses. On peut aussi penser que notre travail est maintenant reconnu, en tous cas au niveau local, ce qui est plutôt gratifiant…
A la même période, Médecins du Monde investissait beaucoup dans la communication et son but explicite était de faire pression sur les politiques en les informant de la réalité. Projet illusoire ; les politiques sont tout à fait conscients de la réalité de situation des sans papiers, mais pour des raisons avant tout électoralistes, ils multiplient les mesures de plus en plus répressives. Ainsi peut on constater que les refus de papiers et de régularisations sont plus nombreux sous un gouvernement socialiste que sous le règne de Sarkozy. Il faut que plusieurs milliers de migrants fuient les massacres qui les attendent dans des pays en proie à la guerre et à ses aspects les plus barbares, pour que les gouvernants occidentaux évoquent les grands principes non sans souligner le fait qu’ils peuvent peut-être fournir une main d’œuvre bon marché éventuellement utile. Militant anarcho-syndicaliste, je considère que ma tâche consiste plutôt à tenter, par des actions directes que je soutiens, telles que l’occupation illégale de locaux vacants pour loger ceux qui sont à la rue, de convaincre les travailleurs de ne pas se laisser prendre aux sirènes intéressées de la peur et du rejet de « l’autre ». Au reste, l’autre plutôt que les compagnons exploités par les pouvoirs économiques et politiques, sont plutôt ceux qui monopolisent ces pouvoirs.
Il faut ainsi signaler l’hypocrisie qui consiste à privilégier, en principe, les migrants « politiques » aux dépens de ceux qui fuient la misère causée par le capitalisme mondial, soutenu par des maffias qui font souvent bon ménage avec la police, comme c’est le cas en Russie et, de plus en plus, dans les Balkans. Des groupes wahhabites, évidemment soutenus par l’Arabie saoudite, viennent aussi généreusement en aide à ceux qui sont en galère et, en contrepartie, exigent, peu de temps après, que la femme reste à la maison, voilée, que les enfant, confiés aux grands parents paternels rejoignent les écoles coraniques aux dépens des écoles publiques. C’est le cas de plusieurs de mes patientes qui, après avoir survécu aux horreurs des guerres, tentaient en vain de reprendre pied et ont dû fuir avec leur famille. Ce fait m’a été confirmé par d’autres sources. Ces pays étant considérés comme « sûrs », ces personnes ont peu de chance d’être accueillies.
Pour être reconnus et acceptés les migrants doivent être morts, noyés au fond la Méditerranée ?

Neutralité bienveillante ?

Cette notion est souvent considérée comme le fondement de toute thérapie d’inspiration analytique, ce qui est le cas de la majorité des psychologues exerçant dans le cadre défini ici ou d’autres semblables.
C’est ainsi qu’Olivier Daviet qui exerce en foyers d’hébergement, Centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), ainsi que dans des quartiers (im)populaires exprime ses interrogations et ses doutes.
Parlant de ces pratiques « bancales, précaires, fascinantes et sordides parfois », il se questionne : « Je ne parviens pas à me départir de cette question ̏ À quoi bon ? ̋ et « Que faire de ma colère et contre ces lois qui maintiennent des personnes dans des conditions aussi invraisemblables ? », sachant qu’il ressent parfois « la honte d’être moi-même un maillon de ce système ». Daviet fait le lien, comme en s’en excusant, entre son histoire et ses engagements personnels, et ses réactions de révolte. Sans doute. Et sans le connaître, je pourrais partager cette constatation C’est peut-être ce qui nous permet d’être sensible, au-delà de la compréhension intellectuelle à la souffrance d’autrui, tout en ne la confondant pas avec la nôtre.
Quant à la « bienveillance »… « qu’un métier de soignant correspond en lui-même, sur le plan de la Cité, à ce qu’il est convenu d’appeler un engagement citoyen, à une pratique qui veut participer à ̏rendre le monde meilleur̋, ou moins mauvais, ou plus vivant (aussi issue de motivations inconscientes qu’elle soit…). Le métier de psychologue a fortiori, quand il ne consiste pas à se borner à la surface comportementale, se propose de susciter l’émergence ou de laisser advenir le sujet à l’intérieur de tout individu, quels que soient son fonctionnement psychique ».
J’ajouterai cependant qu’on ne peut négliger le fait que cette bienveillance puisse, parfois, aller de pair avec un sentiment de supériorité, voire de pouvoir sur la personne envers qui elle s’exerce.
Francis Maqueda (qui exerce dans le même lieu que moi) reprend aussi cette notion de citoyenneté dans un texte intitulé « Entre terre natale et terre d’accueil : Ou comment articuler position soignante et position citoyenne « 
À juste titre, il insiste sur le vécu de la personne, qui passe souvent au second plan derrière les évènements vécus : « il ne faut pas identifier « l’évènement traumatique avec le trauma qui en est le vécu ». En ce sens, la notion de Syndrome post traumatique risque de faire passer le vécu de la personne, dont la vie ne se limite pas à ce traumatisme comme seulement victime, ce qui revient à lui ôter sa liberté.
« On ne peut […] échapper à cette question […] qui demande à chacun d’entre nous s’il traite ou considère l’autre comme un appareil psychique ou comme sujet de l’humaine condition ». Ce qui implique qu’on soit « témoin d’une humanité partageable et non témoin d’un témoignage qui s’exacerberait jusqu’à en déposséder la victime ».
J’ajouterai, en me référant cette fois à Jacques Lesage de La Haye , qui porte la critique de la neutralité à l’ensemble du travail analytique : « La neutralité bienveillante du psychanalyste neutralise la dimension politique de la remise en cause du sujet. » Peut-être la spécificité de la rencontre avec les sans papiers dévoile-t-elle aussi le sens profond de cette neutralité revendiquée, qui est de considérer la personne reliée seulement à son histoire familiale en ignorant le contexte politique et social de la personne et de son histoire familiale.
Si l’on élimine la « neutralité », qu’en est-il alors de la « bienveillance ». Je n’oublie pas notre statut de « bénévole » ; les deux termes font référence à « vouloir » et au « bien ». En y regardant de plus près, le Littré définit « bénévole » comme « animé de dispositions favorables » et, en sens dérivé, auditeur bénévole, « celui qui vient entendre une leçon sans y être obligé ». Ainsi défini, ce statut me convient assez même si je lui préférerais celui de solidaire, plus en accord avec mes convictions libertaires. Ça se gâte un peu avec la « bienveillance qui est « une disposition favorable de la volonté », ce qui pourrait laisser entendre que le « bénévole », de par sa volonté, est en mesure de modifier la souffrance d’autrui. Et c’est ainsi que le patient perçoit souvent, au moins dans un premier temps, le thérapeute. Aussi me semble-t-il nécessaire d’adopter quelques dispositions pratiques, éviter par exemple la présence d’un bureau entre le patient et soi, ne pas prendre de notes (une patiente m’a un jour explicitement fait part de sa satisfaction de ce dispositif qui la mettait à l’aise). En ce qui me concerne, je n’hésite pas non plus à parler parfois de moi, de ma grippe, de ma fatigue, etc. afin qu’il soit bien clair que je partage avec lui la condition humaine, faillible. Ce qui importe fondamentalement c’est que cette « bienveillance » ne puisse être assimilée à une toute puissance mais qu’elle témoigne plutôt d’une solidarité, voire d’une complicité fondamentale.

Le corps

Jusque là, il me semble que mes réflexions, mes indignations, sont partagées majoritairement par mes collègues. Un désaccord fondamental, cependant : je ne considère pas que, ainsi que l’écrit Francis Maqueda, reprenant une expression de René Kaes, « le corps fait signe mais ne fait pas sens ». Je crois, au contraire que le corps « parle » et qu’il peut être utile de l’entendre, et de façon peut-être encore plus évidente lorsque ce qu’il a à dire est indicible parce ce qui a été vécu l’était dans une telle terreur que les mots et même la pensée y étaient engloutis. Le revivre dans une situation où on sait être en sécurité peut aider, non à l’oublier, mais à l’assumer, en lui gardant une place dans un passé parmi d’autres souvenirs. En ce qui me concerne, j’essaie toujours, aussi en proposant des exercices de relaxation, d’aider les patients à retrouver des souvenirs heureux, si possible antérieurs au traumatisme, C’est en effet ce que les patients ont le plus souvent oublié, et de nombreux signes prouvent que cet oubli n’est pas feint. Je précise qu’il n’est pas nécessaire qu’ils me les communiquent, que ce peut être comme un refuge personnel
Ce qui se dit et est à dire passe d’abord par le corps et nécessite qu’on accepte ce qui s’exprime en deçà des mots. Si le corps parle, il importe de tenir compte de ce langage, en lien avec les paroles « verbales » qui peuvent s’y associer.
Parfois alors, après un acting mettant en jeu à la fois la respiration et les mouvements des yeux surgissent dans un débit ininterrompu, les souvenirs de la guerre. La fuite en groupe dans la forêt, la nuit, l’hiver. Il ne fallait pas faire de bruit et si les bébés pleuraient, il fallait étouffer les pleurs, ce que l’enfant qu’elle était alors entendait comme les étouffer. Elle avait 7 ou 8 ans. Même plus tard, dans les hébergements collectifs, il fallait rester silencieux pour ne pas déranger les autres. Les bombes tombaient de partout et le sol était jonché de débris d’obus, mais aussi de chairs déchirées. Elle se rappelle que, montée sur une petite hauteur, un soldat s’était précipité vers elle pour la descendre et la mettre à l’abri. Un moment plus tard, elle a vu son cadavre sur le sol. Ne pas faire de bruit, passer inaperçue…
Il faut même, aujourd’hui, que ses propres enfants ne fassent pas de bruit, ne rient pas trop fort. Qui sait si on ne serait pas obligé de les étouffer. Pas comme les gamins du quartier où elle réside, "des Arabes", qui font exploser des pétards, et leurs mères qui leur crient après depuis leurs balcons, alors qu’elles devraient être à leurs côtés, les contrôler et les protéger, parce qu’on ne sait jamais… Saura-t-elle, elle, protéger ses filles de l’influence de ces garnements livrés à eux-mêmes ?
Cependant, cette personne avait précisément, dans une séance antérieure, retrouvé un souvenir heureux qu’elle avait souhaité me communiquer. C’était un pommier de son jardin sous lequel, avant la guerre elle aimait se retrouver. Ce qui l’amène à évoquer un désir de retourner dans ce village, ce qu’elle sait impossible, à la fois parce que son mari et elle y sont menacés et parce que les enfants, bien adaptées à l’école ne le supporteraient pas. Désir impossible, donc.
C’est essentiellement au niveau du diaphragme et du larynx, ou des épaules, que le corps parle. Plus bas, le ventre est silencieux, « mort » dira même l’une d’entre elles. Rien d’étonnant puisqu’elles ont le plus souvent subi des viols. Rien d’étonnant non plus à ce qu’elles éprouvent une profonde répugnance à toute activité sexuelle, ce que le mari qui, le plus souvent, n’est pas au courant, supporte assez mal. Il n’est pas toujours facile d’invoquer une migraine. Lorsqu’il est au courant, ce qui est rare, il supporte, mal à vrai dire, et c’est elle qui se sent coupable. Alors, parfois, elle évoque une séparation qu’elle sait, là aussi impossible. Encore un désir impossible. (Je précise qu’il ne s’agit pas de la même personne que celle évoquée au paragraphe précédent). Il m’arrive évidemment de proposer aux patients des actings qui mettent en mouvement des parties du corps dans lesquels se jouent, à ce que je peux percevoir, quelque chose d’important. C’est le cas lorsqu’une personne exprime un sentiment d’étouffement, « comme si quelque chose ne pouvait pas sortir » en même temps que le sentiment d’être ignoré, « personne ne me voit », dit-elle quelquefois. Je propose alors, en position orgonomique (allongée, les pieds reposant sur le matelas), et après un temps de relaxation, de lever les bras, les paumes tournées l’une vers l’autre, en disant « moi » (j’insiste auprès de l’interprète pour qu’elle traduise bien « moi » et non « je » qui, sujet d’un verbe, suppose au préalable que la personne ait affirmé son existence et son autonomie. Le son est d’abord très faible, puis augmente peu à peu jusqu’à une intensité qui ne paraît pas pouvoir être dépassée sans danger.
Ce type d’actings que j’emprunte à l’enseignement de Jacques Lesage de La Haye, ne peut être proposé que lorsqu’une relation de confiance s’est suffisamment établie. Il amène souvent un échange verbal au cours duquel peuvent être évoqués de façon relativement apaisée des scènes traumatiques du passé.
Les personnes expriment, à l’issue de séances de ce genre un sentiment de bien-être et de soulagement. Mais très souvent, lors des séances suivantes, elles disent que ça n’a pas duré et qu’enfermées dans leur solitude, au milieu d’un monde extérieur hostile qu’elles ne peuvent affronter que « la peur au ventre » (et l’expression ici reflète bien la vérité de ce qu’elles éprouvent), peur qui renvoie aux horreurs vécues, l’étouffement revient. Et plusieurs m’ont dit, explicitement, qu’elles ne pourraient se soigner que lorsqu’elles auraient enfin obtenu les papiers leur permettant d’être reconnues et de pouvoir, enfin, recommencer à exister et à faire des projets.

Psychanalyse impossible ?

La périodicité des séances dépend de nombre d’éléments : disponibilité du thérapeute et des interprètes, nombreuses démarches que doivent effectuer les patients, etc. Mais j’ai constaté qu’autre chose entrait en ligne de compte. Il est arrivé quelquefois qu’une disponibilité se présente plus rapprochée qu’habituellement. Mais, bien qu’elle soit désireuse, explicitement, de poursuivre les entretiens, la patiente (en fait ceci est arrivé à deux reprises, avec deux patientes avec lesquelles il me semblait qu’un travail réellement analytique pouvait être envisagé), après un moment d’hésitation, refusait et disait préférer que les séances soient un peu espacées, indiquant par là qu’elle souhaitait légitimement en garder la maîtrise. À mon avis, ceci rejoint la remarque du paragraphe précédent, et ne peut être considéré comme ce qu’on a coutume de nommer « défense ». Ou alors il s’agit de défense absolument justifiée. Quelle situation plus insupportable que sentir en soi la possibilité de réaliser une vie plus heureuse et plus pleine et, parallèlement de savoir que cela est impossible ! Imaginable, réalisable, mais impossible.
La situation concrète dans laquelle se trouvent ces personnes les empêche de pouvoir se projeter dans l’avenir, c’est-à-dire, fondamentalement, de vivre. Et qu’en est-il lorsque les circonstances sociales sont telles que la personne se trouve dans l’impossibilité de construire sa vie, bloquée qu’elle est par une administration impersonnelle qui ne peut, par conséquent, être un objet de haine ? Les décideurs sont si loin qu’ils ne sont pas non plus vivants et qu’on ne peut ressentir à leur égard aucune émotion. On peut toujours ressasser la haine qu’on peut légitimement éprouver pour ceux qui vous ont détruit dans votre enfance, mais celle-ci a déjà été exprimée, et, autour de soi, on y compatit, ce qui n’aide pas à grand-chose.
On rejoint le contexte politique qui les emprisonne entre un passé d’horreur et un avenir dans lequel il est impossible de se projeter.
Reich écrit :
"Dans la couche superficielle de son être l’homme moyen est réservé, courtois, compatissant, conscient de son devoir, consciencieux. L’animal humain ignorerait la tragédie sociale si cette couche superficielle était en contact direct avec le noyau de sa nature. Or […] la couche superficielle de la coopération sociale […] est soutenue par une deuxième couche caractérielle, couche moyenne […] qui représente « l’inconscient ou le « refoulé » de Freud […] Si l’on s’enfonce à travers cette deuxième couche de la perversion, jusqu’au plus profond de la base biologique de l’animal humain, on découvre en général la troisième couche, la couche, la couche inférieure, que nous appelons noyau biologique. Dans ce noyau l’homme est – pour peu que les circonstances sociales lui soient favorables – un animal honnête, travailleur, coopératif, aimant qui, dans un contexte rationnel donné, sait aussi haïr."
Spinoza dirait, dans une conceptualisation différente, qu’il devient capable de « persévérer dans son être »
Pour les patients dont il est question ici, tout se passe comme si les trois niveaux empiétaient les uns sur les autres. Le contact est d’abord « superficiel ». Il le demeure souvent dans les périodes de dépression mais, quelquefois, on rencontre le second niveau : la crainte de l’autre peut se transformer en une peur tellement ancrée, parce qu’elle rejoint des peurs anciennes, qu’elle se transforme en rejet. Mais, rarement, il arrive qu’elle s’exprime à l’encontre du thérapeute qui, lui non plus, ne peut apporter aucune aide dans la réalité. Cela s’exprime en général par l’humour et je considère qu’il s’agit donc d’une évolution positive. Quant au troisième niveau, il est bien caché et s’exprime le plus souvent à travers les regrets et, malheureusement, l’incompréhension qui, souvent, ne trouve de réponse que dans la croyance en la volonté d’un Dieu tout puissant et donc dans la résignation.
Cependant… Dans l’une des dernières séances avec la patiente qui m’avait parlé il y a bien longtemps, du pommier sous lequel, enfant, elle aimait se reposer, nous avons discuté, en ce qui aurait pu être une discussion courtoise entre amis, de religion. Elle m’a dit combien la religion, l’Islam en ce qui la concerne, était importante pour elle. À son interrogation, quant à moi, j’ai répondu que je n’étais pas croyant. Elle a cependant poursuivi et m’a expliqué que sa religiosité n’était pas liée à sa petite enfance (son père ne croyait pas), mais à son adolescence lorsqu’elle fut recueillie par son grand père qui l’avait emmenée à la mosquée, lui avait fait lire le Coran, etc. Dans la mosquée, elle trouvait un immense apaisement. Nous avons alors constaté ensemble que cet apaisement n’était pas seulement lié à sa petite enfance mais qu’il avait été aussi possible après l’horreur. Bien sûr, mais elle attend depuis quatre ans des papiers qui lui sont refusés… Le psychanalyste doit-il se garder de toute considération politique ? Je crois que cet échange a été utile, bien que nous y ayons exprimé des désaccords.
Il m’est arrivé de rencontrer des patientes au cours d’actions d’occupation de locaux vides pour que puissent y loger des familles de sans-papiers.
Si la psychanalyse consiste à aider le patient à reprendre la maîtrise de sa vie, elle est évidemment impossible lorsque la réalité politique s’y oppose, mais il est parfois possible d’aider la personne à sentir que, profondément, cette vie en elle est présente.
Et puis, comme beaucoup m’ont dit : « C’est le seul endroit où je peux pleurer » … Et ce n’est peut-être pas rien… « Nous ne savons pas si l’insurrection aura des airs d’assaut héroïque ou si ce sera une crise de larmes planétaire – un brutal accès de sensibilité après des décennies d’anesthésie, de misère, de bêtise. » [1]

Alain Thévenet

Toutes les œuvres utilisées pour illustrer cet article sont de Laure Pigeon. Elles sont visibles au musée d’art brut de Lausanne.


[1"A nos amis", La Fabrique, 2014, p.242.

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