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Témoignage de soignante : L’abcès

Si c’est la médecine je préfère la guillotine

dimanche 3 décembre 2017

L’article est disponible directement sur le site l’école des soignants ou ci dessous.
 
 
Je travaille en maternité comme sage-femme. Une des patientes que j’accompagne a développé un abcès au niveau du périnée. Une grosse boule douloureuse, inflammatoire, intouchable. Impossible pour elle d’allaiter correctement, de se reposer, torturée par la douleur et se tortillant dans le lit. Je préviens l’interne en gynécologie et certains y vont de leur commentaire.
Il est rapidement établi que cette femme est plus ou moins responsable de ce qui lui arrive. « Hygiène douteuse », « petit milieu », « déjà qu’elle ne se brosse pas les dents », « et puis l’odeur dans sa chambre », « de toutes façons elle n’écoute pas ce qu’on lui dit ». Je croise les mains. L’important est qu’on s’occupe d’elle, qu’on la soulage et me mettre tout le monde à dos ne l’aidera pas. L’interne est une bonne personne. Elle va la voir puis appelle l’interne de chirurgie pour un avis. Elle propose une analgésie.
Je n’ai pas été prévenue du passage de l’interne en chir. J’accompagnais une autre maman. C’est mon erreur. Mes collègues me racontent avoir entendu hurler si fort qu’elles ont pensé qu’on accouchait dans cette chambre. Je suis happée par une grande blonde en bottes de cuir qui claquent. « Dis moi la dame là c’est impossible de faire ce qu’on doit faire, elle serre trop les jambes. » Je cherche des yeux son badge. « C’est toi l’interne de chir alors ? » Elle soupire : « oui donc j’ai drainé ce que je pouvais mais il faut finir son pansement ça ne colle pas avec la bétadine. » Je reste interloquée, gentiment je sens que nous allons au-devant d’une situation compliquée. « D’accord mais qu’est-ce que tu veux comme pansement ? Qu’est-ce qu’on fait après pour cette dame ? » Elle balaie l’air de sa main : « J’ai mis une mèche il faudra l’enlever vendredi, prends-lui un rendez-vous. » Les soignants qui traitent mal leurs collègues traitent encore plus mal leurs patients, c’est une règle de vie. Je sens que l’urgence est de retourner dans la chambre. J’entre.
La patiente est ruisselante de pleurs. Elle est installée en travers du lit, obligée de recourber la tête sur son torse et de maintenir ses jambes ouvertes avec ses bras bien que cela doive tirer sur sa cicatrice de césarienne. Son sexe est béant, ouvert à tous les regards, elle a les cuisses tellement écartées que je pense immédiatement à "l’origine du monde". Son abcès se vide sur les draps du lit (les mêmes que ceux dans lesquels elle a dormi). Elle est exposée. Les rideaux ne sont pas tirés. Aucun drap n’est relevé sur elle. N’importe quelle personne entrant dans cette chambre tomberait le nez sur son sexe. Un pansement est vaguement collé en travers de son vagin, sur ses poils. Ma première pensée est de me dire que ça risque de tirer quand je le l’enlèverai. A côté d’elle, sur le chariot de soin abandonné, des instruments ensanglantés, un haricot remplis de pus et de sang, quelques compresses.
L’état de choc est un luxe que les soignants peuvent rarement se permettre. Je me précipite sur la patiente. Je l’aide à s’installer sur le dos. Elle est malentendante alors je le regarde dans les yeux pour lui dire combien je suis désolée, que nous allons tout arranger. Elle pleure silencieusement. Les pleurs silencieux sont ce qu’il existe de pire. Je lui caresse les cheveux, je pose un drap sur elle, j’installe un champ sous ses fesses. Est-ce qu’elle a encore mal ? Non, elle ne sait pas, elle ne sait plus. Est-ce qu’elle a compris ce qui s’est passé ? Sanglots. Elle veut aller faire pipi. Je baisse le lit, je l’aide à se lever, je l’enveloppe dans le drap. Elle me tombe dans les bras et pleure, pleure, pleure. Je lui propose d’aller se soulager, de se rincer un peu le visage avant que je revienne terminer ce pansement et que nous discutions. Elle opine.
Je sors. La colère m’envahit toute entière. Elle me fait vibrer les oreilles comme une tôle sous le vent. Dans le couloir, les collègues reculent sur mon passage. L’air me donne l’impression de vriller autour de moi, d’être aussi brûlant que ma rage. J’arrive dans le poste de soin pour chercher du matériel. Ce que j’ai dit, je ne me le rappelle pas. Les mots que j’ai employés, la façon dont j’ai parlé, je n’en ai aucun souvenir. Je me souviens seulement de ma cadre, replongeant le nez dans ses éternels papiers et d’avoir entendu un collègue me dire : « Je ne t’avais jamais vu énervée comme ça ». Je retourne dans la chambre.
La dame est allongée, le regard perdu. J’essaie d’être la plus douce possible, toujours en l’informant, en lui demandant, en la prévenant, je retire le pansement collé en découpant les poils, je désinfecte au mieux, en effleurant. Mes gestes d’infirmière et de débrouille reviennent, ça me rassure. Je bricole un pansement au mieux, le plus confortable possible. J’aide la patiente à se recouvrir. Je lui propose de prendre son enfant contre elle. Il est réveillé aussi. Que ressent un bébé quand il entend sa mère hurler de souffrance, pleurer de désespoir ? Que ressent un bébé quand les bras qui le prennent tremblent, que la poitrine sur laquelle il se repose tressaute et que des larmes de sa mère lui tombent sur le visage ? Je les installe. Je lui propose d’appeler son mari si elle le souhaite. Elle veut rester seule. Elle me le dit. Je sors.
Je parle à l’interne de gynéco, je parle à la cadre, je parle aux collègues. Je lui dis qu’il faut reprendre la situation avec l’interne de chirurgie, on me répond : « Oui je lui dirai. » Le soin est disséqué, il y a eu de l’analgésie, de l’anesthésie, une sage-femme a dû apporter du matériel, l’interne de gynéco n’a pas pu rester, on remet les choses à plat. On tente de chercher des fautes :
- Mais pourquoi n’étais-tu pas avec la dame pendant le soin ?
- Parce que j’accompagnai une autre maman et qu’on ne m’a pas prévenue de l’arrivée des internes. Si j’avais été là, crois bien que ça aurait été différent.
Je suis dans état qui pourrait retourner une montagne. On se reprend, qu’allons-nous faire maintenant ?
La dame rappelle, elle veut sortir contre avis médical. C’est peu dire que je la comprends mais l’allaitement pose de gros soucis et elle n’a pas du tout de suivi prévu chez elle, ni sage-femme, ni accompagnant. Nous sommes inquiètes et, avec l’interne de gynéco, nous retournons pour parler. Nous installons des chaises pour être au même niveau et nous discutons, je crois presque une heure. Sans argumenter, sans mettre en défaut, nous dialoguons, nous lui faisons des promesses pour la nuit qui viendra, nous lui jurons douceur, écoute. L’interne parle dans sa langue, elle a beau avoir une grande journée dans les pattes, elle lui donne toute son attention, toute sa compassion. La dame accepte de rester. Nous organisons la sortie, le suivi, le retour pour le lendemain. Le soir, durant les transmissions, beaucoup de collègues de jour me rejoignent dans ce que j’exprime, nous sommes toutes soignantes, nous sommes toutes empathiques et nous sommes toutes choquées. J’écris des transmissions. Un pavé.
Le lendemain, rapport du matin en présence de la cadre. La sage-femme de nuit me confirme que la patiente a eu de la peine à s’endormir, que son mari a dû revenir et rester tard, qu’elle a beaucoup pleuré. Je m’adresse à ma cadre :
« Qu’est-ce que tu en penses ? »
Ma vraie question est : qu’est-ce que tu penses faire, qu’est-ce que tu VAS faire ? Elle me coupe : « On en reparle après ». Je suis si naïve que je me réjouis : elle doit vouloir reprendre toute la situation pour y apporter la meilleure réponse. Grâce à elle, nous allons pouvoir discuter calmement. Elle a compris et partagé mon émotion mais elle va apporter, par son statut et son attitude, un apaisement nécessaire. L’interne de chirurgie va pouvoir réfléchir à cette situation comme nous tous, sans être ni incriminée, ni vilipendée car nous sommes tous faillibles. Tout le monde a été ou va être maltraitant, sans le vouloir, sans s’en rendre compte et c’est une chose admirable de pouvoir s’en parler et d’avancer pour éviter que cela se reproduise.
C’est donc sereine que je rejoins ma cadre dans la salle d’attente d’où elle me fait signe.
Une fois la porte claquée, elle se retourne comme une furie, ses yeux lancent des éclairs :
« Alors cette histoire JE NE VEUX PLUS EN ENTENDRE PARLER !!!! »
Toute l’équipe constate que cette femme perd de plus en plus ses moyens mais là ça dépasse l’entendement. J’ouvre des yeux comme des soucoupes :
- Excuse-moi mais aux transmissions, je pensais que…
- Tu…tu….tu n’as rien à en penser !!!! Tu m’as demandé ce que j’en pensais eh bien, tu arrêtes maintenant, la dame va bien, tu as fait ce que tu avais à faire, tu l’as consolée, elle sort aujourd’hui, maintenant c’est fini, tout va bien. Tu n’as pas à outrepasser ton rôle. »
Je suis aussi calme qu’elle est furieuse.
- Mais, c’est mon rôle. C’est justement mon rôle. On n’aurait jamais traité quelqu’un d’autre comme ça. Il faut qu’il y ait des retours pour que…
-TU N’ES PAS MEDECIN !!! C’est entre médecins !!! Tu n’as pas à expliquer aux médecins comment ils doivent travailler !!!!
Elle crie d’une voix stridente, on dirait une enfant capricieuse devant un magasin de jouets fermé. « Tu as mis des pressions dans l’équipe hier. A cause de toi il y a eu des pressions toute l’après-midi. » Je ne peux pas m’empêcher de pouffer :
« Les pressions dans l’équipe ne viennent pas de moi. Arrête, honnêtement ! Ce ne sont pas des questions de hiérarchie ou de médecins. En tant que soignante, je trouve que ce qui s’est passé n’aurait pas dû se passer. »
Elle tremble de tout son corps en battant l’air avec ses bras : « Ca suffit maintenant !!!! En tant que chef je t’interdis d’en reparler !!! Est-ce que c’est clair ? ». Je sors.
La dame est rentrée chez elle. Pour l’avoir connue et accompagnée quelques jours, je crois que revenir là-dessus lui fera plutôt du mal, elle sait qu’elle peut en reparler si elle le désire. Elle est heureuse en famille et est passée à autre chose. Tant mieux. Ma démission, déjà officieuse, a été reçue dans l’après-midi.
La situation a été discutée assez longuement au colloque du matin, où les chefs et les deux équipes se réunissent et les "cas particuliers" sont présentés. Je n’y étais pas car les équipes de salle y vont, pas celles de post-partum.) On m’a dit que le chef présent ce jour était énervé qu’on embête l’interne de chirurgie parce qu’elle « était venue pour rendre service ». Néanmoins, une décision a été prise : celle d’accompagner désormais les femmes nécessitant ce type de soins dans une salle spéciale où une infirmière sera détachée pour assister les internes de façon à garantir confort et prise en compte de la douleur.
Mon ego se plait à penser que je n’y suis pas pour rien. Peut-être qu’en faisant une montagne de cette situation, j’ai gagné une crise de nerf papale et une réputation exécrable mais que cela a permis de protéger les prochaines femmes. Si oui, ça n’est pas cher payé. Peut-être que la décision aurait été prise de toutes manières et que tout ce que j’ai fait est était inutile, extrême et belliqueux. Dans le doute, je vais tout de même rester sur le sentiment que l’avenir sera meilleur que le passé.
Ma cadre avait conclu en me disant « Ce qui est juste pour toi n’est pas le juste universel ».
Certes, certes trois fois certes. Ma conscience, mon juste, mon éthique, rien de ce que je pense ou de ce que je dis n’est parole d’Evangile. En tant que soignante comme en tant qu’individu, je suis faillible, j’ai fait de très mauvaises actions, j’ai fait des erreurs, et j’ai été maltraitante.
J’ai eu et j’ai encore tant besoin de proches et de collègues pour pallier mes manques et m’accompagner. Chaque soignant est une personne exceptionnelle qui a décidé de consacrer sa vie au bien être des autres et je sais le prix de ce choix.
Mais revenir sur une situation et demander à y réfléchir après avoir calmé ses sentiments, ce n’est pas une hérésie. Ce n’est pas une attaque. C’est une proposition d’avancer, de nous parler, de nous aider et de communiquer pour changer notre regard, nous améliorer et progresser dans l’intérêt des patients.

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