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Lucia KATZ | Les asiles de nuit 1871-1914

jeudi 24 mars 2016

Lucia KATZ | Les asiles de nuit 1871-1914
Editions LIBERTALIA
2015

« Les victimes de la rue font partie des sujets qui, depuis près de cent cinquante ans, reviennent chaque hiver, suscitant tout autant l’effroi que la compassion, l’incompréhension et l’indignation. Ce livre raconte l’avènement, au XIXe siècle, d’une nouvelle catégorie de pauvres : les « sans-abri », incarnée dans un dispositif spécifique, celui des asiles de nuit.

Lucia Katz reconstitue ce réseau d’assistance et nous introduit en son sein. C’est toute l’expérience sensible de l’asile qui est ici restituée : la file d’attente devant le refuge, l’ouverture des portes et l’inscription au registre, les étuves de désinfection, les dortoirs, le règlement à respecter sous peine d’exclusion, l’encadrement, le réveil. Elle insiste sur les nombreux débats qui parcoururent les réseaux de l’assistance et de la philanthropie : fallait-il donner à manger ? mettre au travail ? Quelle fonction donner à ces hébergements : un soulagement temporaire ou une aide à la réinsertion ? S’agissait-il de servir les pauvres ou de les contrôler ?
écarter la misère ou la révolution ?

Ce travail retrace et éclaire la genèse de nos centres d’hébergement d’urgence. Il décrypte les ambiguïtés des institutions philanthropiques et déconstruit l’idéal de cohésion et de « synthèse sociale » qui marque les débuts de la IIIe République.
Un débat toujours d’actualité. »

http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2016/02/lucia-katz-les-asiles-de-nuit-1871-1914.html

Préface

« Il fut un temps où l’Hôpital – qui était initialement une maison d’hospitalité et de charité, sans lien direct avec les soins médicaux – servait de refuge temporaire aux pèlerins de passage, mais aussi aux « pauvres du Christ » : les humbles, les malades, les orphelins, les femmes en couches, etc. La crise profonde qui frappe l’Europe de la fin du Moyen Âge pousse vers ses murs des bataillons de mendiants et de sans-logis. Au xviie siècle, dans un contexte de difficultés économiques et sociales accrues, la répression se substitua à la compassion : on enferma à l’hôpital, et l’on mit au travail tous ces « mauvais pauvres » qui encombraient les routes et les faubourgs du pays. L’hospice et la prison tendirent à se recouvrir. Une nouvelle mutation survint au xixe siècle, qui médicalisa peu à peu les hôpitaux, aux sources de leur fonction contemporaine. Mais les pauvres, eux, continuaient de proliférer. Les formes nouvelles du travail – ateliers et manufactures modernes qui employaient, sans garantie, une masse croissante de travailleurs déqualifiés –, la désorganisation des modes traditionnels d’entraide et de solidarité, la succession de crises économiques marquées par un phénomène de chômage structurel, la croissance urbaine et ses dysfonctionnements, tout ceci contribua à multiplier les bataillons de pauvres, d’exclus, de sans-travail, de sans-abri. Où passer la nuit dans le Paris de la fin du xixe siècle ? Où trouver un toit, un peu de chaleur, un lit, surtout quand menaçaient les rigueurs de l’hiver ? C’est à ces questions que s’est attaquée Lucia Katz. Son livre, qui reprend les conclusions d’une recherche de plus grande ampleur, s’est efforcé de reconstituer la genèse des premiers asiles de nuit dans le Paris de la IIIe République. Il s’agissait d’abord de comprendre les motivations de ce groupe de philanthropes catholiques qui, à Marseille puis à Paris, décident d’offrir aux plus démunis un hébergement temporaire d’urgence, trois nuits. Charité ? compassion ? altruisme ? prosélytisme religieux ? désir d’ordre et de moralisation ? Sans doute tout cela en même temps, mais l’initiative contribua néanmoins à l’émergence d’une catégorie inédite d’assisté, le « sans-abri », que nul n’aura songé à définir de la sorte aux époques précédentes. Ce statut doit sans conteste aux nouvelles conditions de travail que l’évolution des structures d’entreprises et les lois du marché diffusent alors. Mais des raisons sociales et culturelles l’expliquent aussi. Il doit ainsi à la notion nouvelle de « vie privée » (privacy) et à l’idéal du « home », venus d’Angleterre, mais qui se répandent rapidement en France, surtout parmi les « couches nouvelles » bénéficiant des progrès sociaux engendrés par certains emplois industriels, tertiaires, et par l’ouverture progressive de la consommation. Oui, mais les autres ? Jamais on n’a tant criminalisé les vagabonds, les errants, les chemineaux, « l’homme en guenille, porteur d’une besace et d’un gourdin ». C’était là une « plaie sociale », une forme évidente d’« inadaptation », dont la simple présence, pourtant résiduelle, dérangeait et troublait la société moderne et ses valeurs courantes. Tout vestige qu’il était, ce négatif du monde moderne devait disparaître pour que triomphe, enfin aseptisée, la société nouvelle. La publication du livre du docteur Pagnier, Un déchet social, le vagabond. Ses origines, sa philosophie, ses formes (Paris, Vigot, 1910), représenta à la fois le paroxysme et le point d’orgue de cette charge féroce. Les bonnes âmes, comme le baron de Livois, dont ce livre retrace le parcours et dresse le portrait, pensaient toutefois qu’il était possible d’aider et de sauver, dans la meilleure tradition chrétienne, les plus méritants de ces pauvres, les dignes d’intérêt, les « clients d’humanité », auxquels les trois nuits d’abri devaient remettre le pied à l’étrier. L’Hospitalité de nuit, l’œuvre du baron de Livois et de ses amis, tous partie prenante de cette « nébuleuse réformatrice » qui marque les débuts de la IIIe République, fut donc la première de ces institutions à voir le jour à Paris. Mais d’autres suivirent rapidement, à l’image de la Société philanthropique, qui ouvre son premier asile de nuit en 1879, puis de la municipalité parisienne qui fait de même en 1886.

Lucia Katz reconstitue ce réseau d’assistance qui s’édifia progressivement dans la capitale, mais elle nous introduit surtout en son sein. C’est toute l’expérience sensible de l’asile qui est ici restituée : la file d’attente devant le refuge, l’ouverture des portes et l’inscription au registre, les étuves de désinfection, les dortoirs, le règlement qu’il fallait respecter sous peine d’exclusion, l’encadrement, le réveil. Elle insiste sur les nombreux débats qui parcoururent les réseaux de l’assistance et de la philanthropie : fallait-il donner à manger ? fallait-il mettre au travail ? quelle fonction donner à ces hébergements : un seul soulagement temporaire ou une aide à la réinsertion ? On perçoit à ces quelques interrogations combien les questions qui se posent alors n’ont guère perdu de leur actualité. Et les sans-abri, que peut-on savoir d’eux ? Ressemblent-ils à Charles Goujard, l’un des rares qui aient laissé des traces en rédigeant ses Impressions ? Ou à ces pauvres vertueux et « intéressants » mis en scène par les faits divers de la presse conservatrice ? Certains cherchaient-ils à revenir à l’asile de nuit – celui-ci ou un autre – ou se perdaient-ils dans la longue nuit de l’exclusion dont on connaît malheureusement l’issue la plus fréquente ? Lucia Katz a consulté beaucoup d’archives, beaucoup d’ouvrages, beaucoup de journaux pour offrir ce travail qui 12 retrace et éclaire la genèse de nos centres actuels d’hébergement d’urgence. Son livre est une utile contribution à l’histoire des institutions philanthropiques, dont elle décrypte les ambiguïtés, mais aussi à cet idéal de cohésion et de « synthèse sociale » qui marque les débuts de la IIIe République. Faut-il ajouter que bien des questions qu’il soulève, sur la pauvreté, l’assistance, l’exclusion sociale, restent tristement d’actualité ? »

Dominique Kalifa

Professeur des universités, dirige le Centre d’histoire du xixe siècle de l’université Paris I-Sorbonne.

Editions LIBERTALIA »

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